Arts séquentiels

3 juillet 2008 by Anaël

Will Eisner définit la BD comme un art séquentiel, autrement dit une forme de narration où des morceaux d’action (les cases) mis bout à bout et liés par des ellipses (les gouttières) construisent du sens. L’écriture de BD a ceci d’extrêmement particulier qu’en plus de reposer sur une construction de récit rigoureuse, chaque planche doit être conçue de manière à accompagner la lecture, à véhiculer du sens de la meilleure manière possible, et chaque case doit être pensée de manière à refléter l’action ou le morceau d’action le plus pertinent et le plus porteur de sens qui soit.

Il y a beaucoup à apprendre, pour un scénariste d’audiovisuel, à se pencher sur la question de l’écriture pour l’image fixe. Trop souvent, les problèmes de rythme que l’on retrouve dans les films viennent de ce que l’auteur ne sait pas quand commencer et/ou finir une scène, à quel instant de son déroulement prendre une action et à quel moment la laisser se finir dans l’espace invisible et virtuel qui est dans l’esprit du spectateur (spectateur qui, loin d’être un réceptacle inanimé, passe son temps à émettre des hypothèses, revenir en arrière, compléter les informations données par celles déduites, pour construire une continuité et… du sens, encore lui).

La contrainte de l’écriture de BD est telle qu’on ne peut pas se permettre de fioritures, une case dessinée doit être une case utile à l’histoire, à son rythme, à son atmosphère. L’espace est compté, on ne peut pas se permettre de le gâcher. C’est la même chose dans l’audiovisuel mais le fait qu’on puisse voir des gens agir en mouvement est une source de distraction pour le scénariste. En BD, comme en animation (pas en écriture d’animation, en exécution), il faut s’obliger à penser en poses clefs, ces moments essentiels à la reconstitution du mouvement. En BD, on en restera aux poses clefs et on laissera l’imaginaire du lecteur se charger des intervalles.

Qu’est-ce qu’un film sinon exactement la même chose? Une succession de séquences animées véhiculant chacune une partie du sens total de l’histoire, reliées par des ellipses. Pourtant on ne réfléchit pas assez en ces termes, on s’épanche dans des scènes qui n’en finissent pas, on se laisse distraire par des actions qui n’apportent rien au sens de l’histoire que l’on raconte, on laisse les personnages vagabonder au gré de leurs envies et raconter tout à fait autre chose que l’histoire du film.

J’entends déjà grogner mais je précise d’emblée que les scènes dites d’ambiance ont leur place dans ces poses clefs à partir du moment où elles apprennent quelque chose sur l’univers, les personnages, les conflits à l’oeuvre dans l’histoire. On peut tout à fait être contemplatif dans sa manière de raconter les choses, mais ce n’est pas parce que je contemple la fuite des nuages dans le ciel que je vais me mettre à raconter l’histoire d’une pâquerette. Qui n’a jamais été en face d’un narrateur du quotidien (lisez une connaissance qui vous raconte une anecdote de sa vie) qui se perd en digressions, et ne s’est jamais demandé “Quel est le rapport?” ?

Pourquoi? simplement parce que notre cerveau cherche à raccorder les wagons et à comprendre comment le point A arrive au point B et que tout ce qui s’écarte de cette trajectoire l’empêche de comprendre. Alors bien sûr, à titre expérimental, on peut s’amuser et partir dans toutes les directions, mais si votre but c’est de raconter des histoires, vous avez tout intérêt à vous concentrer sur votre sujet et à en établir les étapes clefs, et à ne pas vous en écarter. A ce titre, l’écriture de BD est certainement la plus formatrice de toutes.

Mise à jour

2 juillet 2008 by Anaël

2 nouvelles présentations de bouquins dans les pages du blog.

Montagnes russes

2 juillet 2008 by Anaël

Il est des sujets tabous dans toutes les professions. En parlant autour de soi on se rend pourtant compte que tous nous passons par ces phases terribles de démotivation, de désespoir, que personne ne s’en vante, mais que tous nous voulons lâcher prise à un moment, abandonner la lutte, pas par manque de motivation mais parce que soudainement toutes les idées qui nous viennent, tous les mots que nous écrivons, nous semblent insipides, dérisoires, mauvais.

 

Mais on continue, parce que l’on sait que la lumière existe au bout du tunnel et qu’il y a ces formidables moments d’exaltation, de confiance, ces jours où rien ne peut nous résister, où l’on sait qu’on deviendra le meilleur scénariste au monde! … jusqu’au prochain creux de vague.

Et le pire dans ces cas-là c’est qu’on ne veut en parler à personne, et que si l’on en parle, les mots de réconfort que nous envoient nos collègues, qui eux aussi connaissent le va-et-vient émotionnel lié à l’écriture, ces mots sont de maigres consolations. Il arrive un moment où continuer à écrire est un pur acte de foi. Mais il faut aller au bout de cette conviction que l’on peut faire quelque chose de bien… pour que quelque chose de potable prenne vie.

Bref, je ne suis pas dans le creux de la vague en ce moment, mais il y a trop longtemps que je n’ai pas alimenté ce blog et en cherchant un sujet, je suis tombé sur ce strip et ça m’a fait penser à une discussion que j’ai eue avec une collègue au dernier pot de fin d’année du CEEA.

Le plus désagréable dans l’affaire c’est qu’on croit toujours avoir réussi à s’en sortir pour de bon, et qu’on finit toujours par retomber. C’est sans doute nécessaire. C’est sans doute de là qu’est né le mythe de l’artiste maudit, aussi. Ça vient peut-être d’une nécessité de s’aérer le cerveau. Ça ne semble pas lié aux phases du processus créatif.

Si quelqu’un a une piste, un remède, les commentaires vous sont ouverts!

I’m back

16 juin 2008 by Anaël

Bon, je suis de retour d’Annecy. Le temps de faire le tri dans les 300 mails de la semaine, de me mettre à jour sur le boulot et de faire le bilan du festival et je reviens alimenter le blog.

Logiciels d’écriture

10 juin 2008 by Anaël

Grand défenseur du simple traitement de texte, j’ai quand même goûté aux logiciels d’écriture ces dernières années, et force m’est de constater que, contrairement à un point de vue répandu dans le milieu, ces logiciels sont utiles.

Il y a de tout et de n’importe quoi, du très cher et du moins cher, ma préférence va, malgré un certain nombre d’imperfections de programmation (lisez “bugs”) aux produits de Mariner’s Software, à la fois raisonnables au niveau de leur coût, sobres et efficaces. Ici, pas de milliards de questions sur la couleur de la cravate de votre personnage principal ou la nature de votre incident déclencheur (j’exagère à peine, certains logiciels d’aide à la création d’histoires sont vraiment très détaillés). Juste un logiciel d’écriture. Le traitement de texte est simplifié et l’on regrette parfois certaines options de mise en page. Mais c’est de l’ordre de la distraction et aussi bien Montage (écriture de scénarii) que Storymill (écriture de romans) ont un objectif clair: supprimer la distraction et encourager l’écriture.

Pour cela, on trouve tout simplement réunis dans un seul document des onglets pour la recherche, les personnages, des versions séquencées des scènes, les synopsis, le tout est personnalisable à l’envi, il y a un outil de prise de notes particulièrement intéressant et un vrai mode plein écran qui évite de laisser son regard être attiré par autre chose que le texte.

Là où un traitement de texte classique contraint l’auteur à créer autant de documents que de personnages, décors, versions du script, ou à avoir un document “personnages” où l’on se perd, les logiciels d’écriture proposent une organisation intuitive, avec des onglets, une organisation des pages qui permet d’accéder à n’importe quelle information rapidement, une facilité de redimensionnement des fenêtres, une flexibilité qui permet d’ajouter des photos, vidéos, URL à une page de recherche, etc., etc. Le tout sans avoir besoin de créer un dossier avec plusieurs dizaines de fichiers où l’on finit par se perdre. Pratique, efficace, du pur gain de temps.

Séries fantastiques

6 juin 2008 by Anaël

Un constat désarmant

Après Charmed pendant, quoi, dix ans? sur M6, et je passe sur Buffy, qui était différente, voilà que je tombe sur Ghost Whisperer, sur TF1. Une seule question se pose: mais pourquoi diable l’héroïne fantastique française récurrente est-elle Mimi Mathy?! Par quel maléfice?

Explication en images:

Le cast de Charmed

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Cast de Charmed et L’héroïne de Ghost Whisperer ne font clairement pas le poids face à notre héroïne fantastique nationale :

 

Comme on dit: “y a pas photo”…

 

Un concept simple

On a pourtant bien, en France, des actrices pas forcément compétentes mais avec de gros seins (des idées?)  ; des costumières capables de trouver, pour cinquante minutes d’épisode, vingt-cinq de tenues à fort décolleté/fortement moulantes/avec des ouvertures au niveau de la poitrine et de préférence courtes/moulantes aux fesses ; des scénaristes capables de faire des recherche dans le folklore national (c’est pas comme si la France avait une culture des légendes) ; des réalisateurs qui sachent tourner dans le sombre, avec des bougies, des miroirs ; et des effets-spécialistes capables de faire traverser des murs aux gens ou de faire voler des corbeaux…

 

 

Un bel exemple du savoir-faire FX à l’Américaine (sisi, les corbeaux ont presque l’air de ne pas être en papier mâché)

 

 

Sans oublier un générique fortement inspiré (*kof kof* pompé (ça on sait faire)) sur des séries qui marchent (la première saison de la série date de 2005) et le fait que le doublage tout pourri ne peut pas être mieux qu’une VF originale (non sérieux, vues en VO ces séries gagnent sûrement en qualité… un peu).

 

 

 

Une conclusion qui s’impose

Alors pourquoi ne pas produire notre propre série à héroïne-à-gros-seins-qui-enquête-sur-les-fantômes/démons/sorciers ? Ca remplirait les quota en libérant de la place en prime pour encore plus de séries américaines ou de foot, et ça permettrait à notre jeunesse de fantasmer local. Au lieu de ça, on essaye de prendre le fantastique au sérieux, d’en faire le produit commercial de l’été, c’est idiot, le fantastique n’a pas un public de sagas, il est fait pour les jeunots qui sèchent les cours/sont malades/rentrent tôt du lycée et veulent se donner du coeur à l’ouvrage avant d’attaquer leurs révisions du bac (Ghost Whisperer passe en ce moment, à 17/18h). Tout est question de placement, il faut le dire aux gens dans les chaînes, qu’ils le disent aux producteurs, que le fantastique c’est fait pour se distraire l’après-midi. Ne sous-estimons pas ces cases, pourquoi faire la course au sacro-saint prime time?

Sans compter les bases de fans qui se développent au fur et à mesure que se construisent des univers riches, pas toujours cohérents mais c’est ce qui fait leur charme (sans mauvais jeu de mot). Je suis sûr, bien vendues et programmées, ces séries peuvent marcher. Alors, cet été, j’écris ma série fantastique à forte valeur mammaire ajoutée et promis, je penserai à vous pour la saison 2.

Plus Belle La Vie

5 juin 2008 by Anaël

Une fois n’est pas coutume, je laisse un petit mot sur LA série récurrente à la française, celle qui marche et qui déchire tout. Aujourd’hui le millième épisode, des projets comme un univers virtuel (pourquoi “Plus belle la life”? Ca me fait penser à cette jeune femme croisée dans la rue qui hurlait dans son téléphone “Il faut que t’assumes ta life !”), le passage au 16/9, etc.

Je ne regarde pas Plus Belle la Vie. Le rythme m’exaspère, trop lent. Le jeu des acteurs m’énerve, trop français, trop en retenue. Je préfère le jusqu’au-boutisme des (bons) acteurs américains. Les storylines… non, je n’ai rien à dire sur les storyline, je ne regarde pas la série je vous dis. J’ai connu des gens qui regardaient. Tous les soirs. Et j’essaye de comprendre. Parce que tous ces gens s’entendaient pour dire que c’était mauvais. Pourtant, ils regardaient. L’accoutumance, j’imagine. Pour les autres, ceux que je ne connais pas, y aurait-il un plaisir à retrouver ses personnages favoris, comme, à l’époque, dans Maggy ? Mais Maggy n’a pas fait mille épisodes. Peut-être de nouveaux rapports à la télévision.

Parce que c’est bien de ça qu’il s’agit, de se questionner sur les raisons de cette pérennité et de ce succès, la question de se dire: ce sont ces gens qui décident ce qui marche ou pas, et si ces gens aiment Plus Belle la Vie, puis-je m’entendre avec eux ? Si j’avais du courage, si j’étais un brin plus professionnel, je regarderais la série, un trimestre au moins, histoire de suivre une vraie storyline (oui, j’ai assez souvent suivi les interventions des équipes de scénaristes pour connaître la structure des épisodes!). Mais je préfère m’enfuir. Si c’est ça (et RIS, et Lea Parker, et Avocats & Associés, et, et, et) la fiction française, alors c’est sans moi. Je n’ai pas vocation à changer le monde. Je n’ai pas vocation à priver 5,3 millions de téléspectateurs de leur came pour leur imposer la mienne (The Shield, Mad Men, John from Cincinnati, Diary of a call girl, Doctor who, Pushing Daisies…).

Ça ne vous frappe pas, vous, que les séries que vous adorez passent à des heures impossibles ou sur des chaînes de la TNT hyperconfidentielles, ou sur Canal ? Si elles marchaient aussi bien que Plus Belle la Vie, elles changeraient d’horaire. Regardez House (que je trouve aussi insipide que n’importe quelle série hospitalière). Mais c’est pareil là-bas, au pays mirifique d’Hollywood où les scénaristes peuvent s’épanouir. Combien de projets qui n’existent pas pour un qui surgit sur HBO, une chaîne au public encore plus ciblé que Canal ?

Moi les conclusions que j’en tire c’est que quand je regarde une série pour la jeunesse, même française, je m’amuse encore et j’y prends encore plaisir. Alors je sais où est ma place et c’est tant mieux ! Et je ne peux que saluer bien bas les auteurs de Plus Belle la Vie pour leur millième et leur en souhaiter mille autres, et de satisfaire un public toujours plus fidèle, qui n’est pas mon public.