Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute

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Écrire, c’est tenir un propos sur le monde, proposer un point de vue sur des questions de la vie, qui ne sont pas toutes aussi grandes et importantes que « quel est le sens de la vie? ».

Mais écrire c’est surtout présenter ce propos à un public venu là pour se détendre d’une longue semaine de travail et/ou passer un bon moment et pas pour entendre la conférence du dernier thésard en faveurs à la Sorbonne. S’ils avaient voulu écouter une thèse, ils ne seraient pas venus au cinéma ou n’auraient pas allumé leur télé et ça, c’est très très très important que vous le preniez en compte.

A ce stade, j’invite gentiment tous ceux qui auraient vélléité à penser: « le spectateur est débile et le public est con, moi je suis un grand auteur génial et je vous emmerde » à partir.
Je ne crois pas à l’auteur supérieur, suprême icône intouchable d’un système qui tourne en vase clos. Je dis Mort à la Nouvelle Vague! Non au verbiage! Non au mépris du public!

Ne serait-ce que parce que c’est le public qui vous fera vivre. Pour moi ce n’est pas qu’une question de cynisme, c’est aussi une posture éthique. J’écris pour être lu/vu/entendu, je veux que mon travail soit apprécié et pour ça je veux faire plaisir au public, donc m’adresser à lui directement. Je veux qu’en sortant de mes films, on se sente bien, qu’on ait passé un bon moment avec les personnages que j’ai mis en place et les situations que j’ai fabriquées, pas qu’on se souvienne de mon nom mais qu’on se souvienne du film… et de son propos!

Si j’avais voulu être célèbre, j’aurais fait acteur, pas scénariste. J’ai toujours aimé être dans l’ombre, tirer les ficelles en douce, je suis fasciné par les éminences grises et les manipulateurs, pas par les stars sur qui tous les projecteurs sont braqués, que je trouve toujours insipides.

Si vous n’êtes pas prêts à vivre une vie discrète, reconsidérez votre choix de carrière. Peut-être que romancier serait une bonne piste, pour gagner en notoriété tout en écrivant. C’est plus risqué, bien qu’il y ait des recettes à bestsellers et que beaucoup de ces recettes ne soient rien d’autre que de la dramaturgie appliquée et… de la vulgarisation.

Pourquoi Le Pendule de Foucault est-il moins connu du grand public que Le DaVinci code? Simplement parce que le premier est dense, précis, lourd, que la narration – quoique efficace – ne fait pas de compromis avec la précision tandis que le deuxième repose entièrement sur une écriture tendue, digne des plus grands thrillers télé/cinématographique et qu’il fait aisément l’impasse sur la précision quand celle-ci alourdirait le récit.

Pour avoir une idée de comment écrire un bestsellers, procurez-vous un catalogue France Loisirs et lisez leurs dix meilleurs ventes, analysez et reproduisez.

Mais écrire un best-seller, c’est très bien. Le faire au profit d’un vrai propos, et pas juste pour le pognon, c’est mieux.

Vous entendrez souvent dire qu’on ne sait pas ce qui fait le succès d’un film, que c’est très délicat de prédire si une histoire va marcher ou pas. C’est tout ce qu’il y a de plus faux.

Ce courant de pensée se nourrit de l’idée du sacro-saint auteur, de l’écriture-mystère, quelque chose d’un peu sacré et d’immanent. N’oublions jamais que le premier best-seller de la civilisation occidentale, c’est la Bible. C’est forcément difficile de se défaire de cet héritage et de ne pas se prendre pour un prophète à chaque fois qu’on prend la plume – en l’occurrence, le clavier.

Mais en réalité, l’écriture est un artisanat comme un autre, avec ses règles, ses techniques, son perfectionnement par l’expérience, son exigence d’ouverture sur le monde.

Les techniques, vous les apprenez à l’école ou dans les livres, vous les comprenez en les mettant en pratique, vous les perfectionnez en écrivant encore et encore et encore et encore… et encore.

Les règles, c’est le rythme (qui doit tenir le lecteur/spectateur en haleine), l’intérêt de l’histoire (qui doit renvoyer à des sentiments primaires et des questionnements fondamentaux) et la flatterie (qui doit mettre le spectateur en première position du récit, le placer au même niveau que le protagoniste).

Pourquoi les séries policières ont-elles tant de succès? Pourquoi trouve-t-on tant de polars dans les gares? Parce que c’est un genre qui prend les techniques et les règles et qui les exploitent. Écrivez une bonne intrigue et le public suivra.

Ce n’est pas qu’il y ait une fascination pour le meurtre, c’est qu’il y a un besoin de jouer, inhérent au vivant, que le récit à intrigue flatte et satisfait. En cachant des informations, en donnant des pistes au lecteur pour qu’il puisse anticiper la suite du récit, en le surprenant à la fin (parce qu’on aime devoir s’améliorer, on aime le challenge), vous le tenez, vous le fascinez, vous le flattez et vous l’accrochez.

Corollaire: ce n’est pas le policier qui marche, c’est le mystère, l’enquête.

La vie est curieuse. Regardez les animaux, regardez l’histoire de l’évolution. Tout ça n’est que « trial and error » pour aller vers quelque chose d’autre, vers une amélioration espérée, parfois ratée. La conscience de soi a été une belle évolution mais elle s’est mêlée à la surestime de soi et ça donne l’humanité d’aujourd’hui.

Avec pour résultat que, pour nous, auteurs, la morale de La Fontaine est largement adaptée. Et ça a toujours été comme ça: souvenez-vous de Molière, qui flattait la Cour qui l’employait.

Mais flatter ne veut pas dire mépriser. C’est un jeu de dupes et si vous ne respectez pas votre part du contrat, le public le rompra et ira voir ailleurs. C’est ce qu’on appelle, en américain, to jump the shark. C’est le moment où une série s’égare définitivement, où les personnages deviennent incohérents et les intrigues insipides.

Une petite recherche sur google vous en dira bien davantage et je vous invite à la faire quand vous aurez fini cet article: tout futur scénariste, sachant qu’il gagnera probablement sa vie grâce aux séries télé, doit s’intéresser à cette question. A partir de quand une série meurt-elle? Quels sont les mauvais choix scénaristiques? Jusqu’à quel point peut-on aller trop loin avant que le public ne rompe son contrat avec la série?

Flatter ne veut pas dire mépriser, je reprends là où j’en étais. Respectez votre public. Le flatter, c’est le comprendre, c’est savoir être à l’écoute de ses envies et de ses attentes et les exploiter. Je suis convaincu que ces envies ne se traduisent pas en termes de sujets mais bien en termes de forme et de sentiments. Écrire c’est faire ressentir, c’est générer des émotions. C’est ce qu’attend le spectateur de votre part: être pris par une histoire de sentiments, porté par des questions qu’il tient dans ses tripes de manière parfois confuse, que vous soyez le clarificateur, pour ainsi dire, de son vécu.

C’est comme ça que des films de science-fiction arrivent à toucher un public mainstream et que des comédies romantiques touchent des fans de films de guerre.

Je crois profondément que tous les sujets peuvent être abordés tant qu’ils sont bien présentés. Ne soyez jamais un geek, un fan, prenez de la distance par rapport à vos références, réappropriez-les vous et refaçonnez-les pour votre public.

Après, libre à vous de cibler un public particulier, c’est sans doute plus simple que d’écrire un blockbuster international qui touchera toutes les couches de la population. Mais votre propos aura moins de chances d’être entendu.

Soyez attentifs aux attentes de votre public, quel qu’il soit, analysez les films qui marchent mais n’imitez pas, cherchez pourquoi ils marchent, quelles questions ils posent et quelles réponses ils proposent. Quand vous saurez ça, la technique vous aidera à créer des personnages et à construire une structure adéquats.

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