De l’éthique des animateurs d’atelier

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Je suis en train de lire (très vite parce que ce n’est pas passionnant) le Comment écrire de la Fantasy et de la SF d’Orson Scott Card et je suis choqué à chaque fois qu’il mentionne son travail en ateliers.

Scott Card est un des grands auteurs de littérature de genre de notre époque et il a animé plusieurs ateliers d’écriture, dans différents contextes.
Je suis un grand client des ateliers d’écriture, qui permettent de se forcer à travailler, de confronter tout de suite son travail au regard des autres et aussi de rencontrer souvent des gens très bien avec qui débattre. Mais dans son livre, Scott Card arrive presque à me démotiver d’y assister.
Au stade de lecture où j’en suis (un peu plus de la moitié du livre), il a livré deux anecdotes, où il raconte comment il a mis en place dans ses ateliers des sessions qu’il appelle « 1000 idées à l’heure » dans lesquelles un brainstorming de groupe se penche sur des fondamentaux tels que: le prix de la magie ou la caractérisation des extraterrestres. Là où je suis profondément choqué c’est que les deux fois il raconte comment une super idée est venue des ateliers et comment il l’a réutilisée ensuite dans ses livres.

Alors je juge peut-être un peu vite mais c’est le genre de chose qui me fait bondir et hurler à l’escroquerie.
Dans son texte sur l’origine des idées, Neil Gaiman dit – et je le rejoins là-dessus – que c’est le travail de l’écrivain que de trouver des idées. Quand j’apprends qu’un animateur d’atelier, qui est censé donner confiance à ses interlocuteurs, qui fait cet exercice pour leur montrer que, finalement, c’est simple d’avoir des idées, qui prétend quelques pages plus tôt que c’est la singularité de l’écrivain que d’être plus attentif au monde qui l’entoure et aux idées que ce monde génère, quand j’apprends que cet écrivain s’empresse de récupérer les idées qu’il a fait créer par d’autres, je crie à l’imposture.

A mes yeux –et je me trompe peut-être, le débat est ouvert sur ce point– un atelier est un espace hors de l’espace-temps traditionnel, c’est une temporalité pendant laquelle des gens mettent en commun leur désir d’écrire pour créer une émulation qui leur fera à tous produire, selon les ententes, soit des oeuvres individuelles, soit une oeuvre collective. Dans ces ateliers, on organise la plupart du temps des exercices, des jeux d’écriture comme ceux popularisés par l’OULIPO, pour désinhiber l’écriture et/ou mettre en branle la « machine à idées ».
Il me semble qu’un accord tacite court dans ces ateliers pour dire que tout ce qui en émerge d’individuel reste la propriété intellectuelle de son auteur et le collectif appartient à tous et à aucun en même temps, le collectif, ne devrait pas sortir de l’atelier.

Il y a quelques temps, un procès a eu lieu outre-Atlantique sur les atrocités qui pouvaient émerger dans les writer’s room des séries télé. La cour a donné raison aux auteurs et fait de la writer’s room un lieu sacré où tout peut être dit et d’où rien ne peut sortir.
Un atelier d’écriture devrait fonctionner de la même manière. Si des idées émergent collectivement, elles doivent n’être réutilisées que collectivement (que ce soit parce que chacun des participants s’en sert comme point de départ pour une oeuvre individuelle ou dans le cadre d’une oeuvre collective). Tout le reste n’appartient qu’à cette bulle de réalité qu’a été l’atelier et ne devrait pas ressortir tel quel dans le travail d’un des participants.

A plus forte raison quand ce participant est l’animateur et que l’animateur est un auteur établi.
Pour qu’un atelier fonctionne, il faut que s’instaure un climat de confiance. Il est nécessaire que chacun sache que son travail va être respecté, que rien de ce qu’il dira ou créera ne sera plagié, sinon, l’atelier n’a plus aucun sens ou utilité. L’objectif de libération de l’écriture ne sera jamais atteint si à chaque mot que l’on écrit naît la crainte de le voir exploité par d’autres hors de l’atelier.
Et c’est encore plus complexe en ce qui concerne les idées. Dans un contexte comme l’atelier d’écriture ou la writer’s room, les idées naissent collectivement, elles sont construites par les débats et il devient vite impossible – et impertinent – d’identifier leur auteur. Ces idées n’ont plus d’auteur, elles ont des co-auteurs et à ce titre, restent la propriété du groupe et pas de ses membres.

On m’objectera peut-être que l’idée n’est qu’un point de départ et qu’à partir d’une même idée, 10 auteurs écriront 10 histoires différentes. C’est vrai. Mais si l’objectif des exercices d’écriture est de démontrer qu’il est aussi facile d’avoir une idée que de se réveiller le matin, ne le sabotez-vous pas en vous précipitant sur une idée émergée d’un travail en atelier pour écrire votre prochain roman?
Je vous dis qu’on peut avoir mille idées à l’heure, ce qui fait 24.000 idées par jour, mais je me jette sur l’idée que j’ai construite avec vous. Quel message je vous donne?

Une des premières règles de la dramaturgie, c’est montrez, ne dites pas. Même dans la vie, on dit souvent que ce sont les actes qui comptent, et pas les paroles. Quel message retiendriez-vous le mieux: le fait que je vous dise que je peux avoir 24.000 idées par jour ou le fait que je vous montre qu’au fond, je suis avide d’idées nouvelles? Est-ce qu’après ça vous avez encore envie de faire un atelier avec moi, même si je suis un écrivain prestigieux?

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