Écrire pour soi, écrire pour qui?

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Il y a quelques mois, une « prof », appelons-la comme ça, nous a dit qu’on ne devenait auteur qu’à partir du moment où on arrêtait d’écrire pour soi. La remarque a percuté quelque chose dans mon cerveau, s’est enfouie sous un repli de synapses et n’a pas arrêter de m’agacer régulièrement la pensée depuis.
Le directeur du conservatoire m’a dit un jour: « à la télévision, au cinéma, vous n’écrivez pas pour un petit noyau de fidèles lecteurs, vous écrivez pour des millions d’inconnus ».

Aujourd’hui, une piste de réponse a germé et je ne suis plus tout à fait aussi démuni face à la question: pour qui écrit-on?
Je suis convaincu qu’on n’écrit bien qu’en écrivant pour soi, qu’il n’y a qu’en se prenant soi-même comme premier spectateur qu’on arrive vraiment à faire peur, faire rire, faire pleurer, et tous ces trucs que l’on cherche à faire en écrivant (raconter une histoire, c’est bien ; faire ressentir une histoire, c’est infiniment mieux).
Fortes sont les chances que personne ne pleurera en lisant mon texte si je ne pleure pas en l’écrivant. Parce que cette émotion que je ressens au contact de mes personnages, si je me fais confiance, les mots sortent pour la transmettre. C’est quand je suis détaché de ce que j’écris, quand j’intellectualise trop le travail que je rends une copie insipide.

Mais le sens de « n’écrivez pas pour vous », c’est aussi quelque chose comme: n’oubliez pas qu’il y a un public derrière, votre objectif c’est de toucher des gens. Donc les inside jokes, les digressions absconses, les historiettes sans intérêt pour les 9/10e de la population, oubliez. Ou choisissez de n’écrire que pour le 1/10e restant mais ne vous attendez pas à faire des millions d’€ et à devenir célèbre.
Au-delà de ça, parce que j’ai beau être vénal, tout le monde ne l’est pas, il y a cette idée qu’en touchant un public plus vaste, on répand ses idées à une plus grande échelle, ce qui est une autre forme de rémunération, plus satisfaisante celle-là.

Il y a surtout l’idée que vous avez un public et qu’il faut le respecter. Et ça, c’est important quelle que soit l’échelle de ce public. On peut ne vouloir s’adresser qu’à ses pairs ou à ses fans (pour ceux qui en ont), il n’en reste pas moins qu’on doit les respecter. Et dans notre métier, ça veut dire, leur raconter de vraies histoires, pas de vagues ébauches d’idées ou des anecdotes que tout le monde connaît déjà.

Écrire pour le public, ça veut dire construire une histoire avec des rebondissements inattenduds, des personnages surprenants, éviter les clichés, être inventif. Ça veut tout simplement dire se dépasser. Et c’est sûrement plus dur à accomplir quand on s’adresse à un public de spécialistes/fans. C’est plus dur de faire une comédie sur l’entreprise qu’on adresse à des employés d’entreprise et de les faire rire que de l’adresser à des non-employés. Les premiers sauront ce qui est vraisemblable et ce qui ne l’est pas, ils auront une compréhension intuitive du milieu que vous mettez en scène et il faudra d’autant plus vous dépasser pour les surprendre. Les autres, puisque vous leur donnez les clefs pour comprendre le monde que vous leur montrer, vous pouvez tricher.

Écrire pour soi pour les émotions, et pour le plus exigeant des publics pour l’astuce de l’intrigue (il ne faut pas qu’un spécialiste puisse dénigrer votre travail – ou alors c’est un choix que vous faites en conscience). Si vous écrivez un policier, gardez en tête les fous de mystères qui lisent des polars depuis leur naissance et connaissent toutes les ficelles, tous les clichés. Ce sont eux que vous devez surprendre et prendre à revers.

Les autres prendront leur pied de toutes façons.

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