Le personnage est la structure

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Déjà rencontrée dans Viki King, j’entends à nouveau la phrase « character is structure » ou « character is plot » dans les cours de John Truby. Mais qu’est-ce que cela veut dire? Simplement que le personnage et l’intrigue sont indissociables, c’est le personnage qui fait avancer l’histoire et l’histoire qui définit le personnage. Sans remettre complètement en cause l’idée selon laquelle il y a des histoires « plot-driven », où les personnages n’ont qu’un impact très faible sur l’intrigue (cf. Les Experts et autres séries à formule) et des histoires qui sont « character-driven », où c’est le personnage et le personnage seulement qui fait avancer l’intrigue, cette théorie revient à dire: une vraie bonne histoire est conduite autant par le personnage que par l’intrigue. Par vraie bonne histoire, je veux toujours dire une histoire qui génère de vraies émotions et qui ne se contente pas d’offrir un divertissement creux. Je ne me sens pas particulièrement transformé après avoir regardé un épisode des Experts alors que ce que j’attends de la fiction c’est qu’elle m’apprenne quelque chose à un niveau émotionnel, intime. Je ne veux pas me dire « ouah, trop bien, j’ai tout compris sur la vie », ou « ben je savais pas qu’il y avait autant de tordus à Las Vegas! ». Non, la transformation dont je parle est un écho de celle du personnage, elle se situe à un niveau intime, souvent inconscient, et se manifeste par les émotions que la fiction génère en moi.

Et pour générer des émotions, une fiction doit s’appuyer sur des personnages « forts », ça c’est une remarque classique: vos personnages ne sont pas assez forts, il faut les renforcer, etc. etc. Mais comment?
Déjà, en arrêtant de prendre les personnages comme des entités abstraites et détachées de l’histoire. Un des écueils que l’on rencontre souvent quand on écrit, ou quand on lit des manuels d’écriture, ou qu’on écoute des auteurs parler, c’est l’idée selon laquelle la création des personnages est une étape séparée de la construction de l’histoire.

Quand vous jouez au jeu de rôle, la première grande chose que vous faites après qu’on vous ait présenté l’univers, c’est créer le personnage que vous voulez y interpréter. Vous lui choisissez un certain nombre de caractéristiques et de compétences, vous lui imaginez un passé, un caractère, exactement comme vous le faites quand vous créez un personnage de fiction. J’ai toujours adoré ce moment du jeu de rôle où une idée de plus en plus claire du personnage naît dans votre esprit. Il y a toujours une créativité énorme dans cette étape où tout est possible. C’est comme quand vous êtes gamin et qu’on vous demande ce que vous voulez devenir. Rien n’est trop exigeant, tout est à votre portée: explorateur, astronaute, champion de ski, maître du monde. La création de personnage est un moment de liberté exceptionnel.

Puis vous commencez à jouer, ou à réfléchir à la structure de votre histoire et vous vous heurtez à la réalité du monde, de votre monde de fiction. Vous réalisez qu’être astronaute, ce n’est pas si simple que ça et qu’une bonne partie du travail préparatoire que vous avez effectué n’est pas pertinent. Confronté à l’intrigue, votre personnage serait beaucoup plus intéressant s’il était plus avare, moins fort en maths, et même que certains traits dont vous étiez particulièrement fier sont complètement contre-productifs et gâchent votre histoire.
Mais vous ne pouviez pas le savoir avant de vous confronter à l’action, avant de mettre votre personnage dans le monde dans lequel il vit. Comme vous ne pouviez pas savoir ce que vous vouliez faire de votre vie avant d’avoir une idée de ce que le monde était, de ce qu’il vous réservait, des options qu’il avait à proposer.
D’où mon profond scepticisme face à la thérorie qui veut que le scénariste ponde des pages et des pages de « backstory ». C’est ce que conseillent beaucoup de théoriciens mais pour moi ce n’est qu’une perte de temps. Le personnage va subir tellement de changements quand vous le confronterez à l’histoire que la plus grande part de votre backstory va partir à la poubelle. Au contraire, je suggère de ne travailler sur l’historique du personnage qu’après le premier jet, pour vous donner des éléments qui serviront à renforcer l’intrigue et les dialogues, à donner plus de personnalité aux personnages.

N’oubliez jamais que c’est votre histoire qui est la plus importante et que le personnage est là pour la servir. Que voulez-vous dire? De quoi voulez-vous parler? Quand vous savez ça seulement se pose la question du personnage. Quel personnage servira au mieux mon thème? Quel personnage sera le plus intéressant, dramatiquement parlant, pour exploiter telle ou telle scène? Je ne crois pas aux histoires qui seraient uniquement basées sur des personnages. Ça donne des erreurs comme Broken Flowers (que j’aime beaucoup mais qui est une imposture dramaturgique) ou L’Âge d’homme.
Une histoire c’est un personnage ancré dans une dramaturgie, séparer les deux, c’est commettre une erreur monumentale. La création de personnage doit se faire en aller-retour constant avec la création de l’intrigue, l’un et l’autre se nourrissant mutuellement. Les meilleurs personnages sont ceux qui portent en eux la structure de l’intrigue, qui sont des allégories de l’histoire. Par conséquent, quand vous commencez à créer vos personnages, au tout début, quand vous ne savez encore rien de votre histoire, contentez-vous de grandes lignes, vous gagnerez du temps et vous éviterez de vous enfermer dans une vision trop étriquée de votre personnage, vous garderez toute latitude pour adapter le personnage à l’histoire, pour le rendre plus proche de ce que vous cherchez à dire. Le détail se mettra en place à mesure que vous en aurez besoin, au fur et à mesure des scènes, des besoins imposés par l’histoire, des questions que vous vous poserez (comment réagit-il, là? qu’est-ce qui est le plus intéressant du point de vue de la dramaturgie de ce que je raconte? Qu’est-ce que ça implique sur le personnage, qu’il faut que je garde en tête pour la suite?).

Peut-être qu’une fois votre histoire terminée vous aurez un dossier de 50 pages sur vos personnages, mais vous l’aurez créé de manière dynamique et intrinsèquement lié à l’histoire. En procédant ainsi, vous éviterez plus facilement le sentiment d’un personnage posé là par hasard, calqué sur l’histoire, interchangeable. Vous avez besoin de personnages qui soient indispensables à votre histoire, des personnages sans lesquels votre histoire ne serait plus la même, sans lesquels elle ne serait plus intéressante.

2 Réponses to “Le personnage est la structure”

  1. Sul.E.Z. Says:

    Je cherchai des renseignements pour commencer mais mon premier sentiment était le meilleur. Merci il existe encore des gens qui aiment écrire.

  2. Anaël Says:

    Hum, je ne suis pas sûr de bien saisir votre intervention. Je pense que cela nourrirait le débat si vous explicitiez votre position.
    En tous les cas, si vous avez perçu, comme je crois le déceler, mon propos comme antinomique de l’amour de l’écriture, je vous assure que c’est tout à fait l’inverse. Au contraire, prendre conscience des contraintes imposées par un médium ne permet que de l’aimer mieux.

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