Le script-doctoring bénévole, c’est promis j’arrête!

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Ca ne rate jamais.

Je dis que je suis scénariste et à la sortie de la soirée, il y a toujours un « mec qui écrit » (jamais une fille!) qui m’attend en embuscade à côté de la porte. Il me raconte ses déboires avec ses « scéanrios », les lecteurs amateurs qui font des commentaires absolument pas constructifs… quand ils en font, et pourtant dieu sait que lui, s’il avait des commentaires constructifs, il serait ravi, ça l’aiderait à avancer. C’est sûr. Et puis j’ai envie de dormir. Alors, bonne pomme, je lâche toujours un « envoie-moi ton scénar, je te dirai ce que j’en pense » et je m’éclipse vite fait.

Et je reçois un texte mal mis en page (c’est pas grave, ça s’apprend), mal orthographié (c’est pas grave, ça se corrige), pas visuel (c’est pas grave, ça peut faire une nouvelle), pas structuré (c’est pas grave, ça parle de rien), bourré de références/emprunts/dédicaces à des réalisateurs géniaux que le mec en question vénère et qu’il-veut-trop-être-comme-eux (c’est pas grave, c’est juste Coppola et Tarantino), et surdialogué (c’est pas grave, on fera la version muette).
Et j’ai promis un retour. Et ça me rappelle à quel point c’est un vrai métier que je fais, avec des vraies compétences à acquérir, sauf que tout le monde pense qu’il suffit de mettre INT. HANGAR – JOUR pour écrire un script. Ou qu’il suffit de mettre des phrases les unes à la suite des autres pour faire une histoire. Mais c’est bien, en même temps, ça fait du métier d’auteur le métier le plus démocratique (le terme est à la mode), c’est pas cher (un stylo et un cahier), c’est facile (hier ma voisine est tombée dans les escaliers, je mixe ça avec des références à John Woo et ça fera un super film!).

Mais le mec est plein d’enthousiasme, il est sincère dans son désir d’écrire et il faut bien commencer quelque part.

Alors me voilà à me prendre la tête pendant des heures sur le texte pour en extraire des pistes d’histoires, à faire des petites fiches de récap sur la dramaturgie, à bloquer un après-midi pour discuter avec l’auteur de son texte et lui expliquer aussi pédagogiquement que possible ce qu’il faut faire pour que ce soit un vrai texte de fiction, et a fortiori un vrai scénario. Je suis furieux contre moi-même. Ce temps, je pourrais le consacrer à mon boulot, un vrai boulot rémunéré, c’est pas faute d’avoir des textes à rendre. Et j’ai peur de me retrouver face à un de ces petits cons qui ont la Connaissance Dramaturgique Innée (les veinards) et qui ne veulent de moi que la reconnaissance que leur boulot est merveilleux, qu’ils ont trop bien cerné leurs personnages, que leur histoire est la meilleure que j’ai jamais lue!
Je me jure de ne jamais recommencer. La prochaine fois, je me tais. Je ne donne pas mon adresse mail. Non, moi je suis scénariste, pas consultant. Il y a des gens dont c’est le boulot, qui seront ravis de vous donner un avis, allez voir Jean-Marie Roth et dites-lui que c’est moi qui vous envoie, il sera content. En plus c’est un ange. Mais moi, les consulations gratuites, j’arrête!

Puis arrive le rendez-vous avec le mec. Je m’installe, un peu énervé du temps que je perds. J’aurais dû faire un retour par mail, mais ça ne s’arrête jamais alors que là, un après-midi et hop, c’est fini. J’attaque: « c’est mauvais ». Je vais le calmer direct, histoire de bien étouffer ses vélléités à refaire appel à moi. Mais j’ai une conscience assez chiante, assez faible. Je me reprends, j’explique ce qui n’allait pas. Je me laisse emporter par mon côté pédagogue, je m’enthousiasme, je donne des pistes d’améliorations, j’ai des idées. Le mec en face pose des questions, s’intéresse, fait des efforts pour comprendre, a vraiment envie de progresser même s’il a parfois du mal à prendre les critiques (ça aussi, ça s’apprend).
Quand je relève la tête du scénar, il fait nuit (c’est plus visuel), je me sens bien. Je viens de rencontrer quelqu’un de curieux, talentueux, créatif, qui a une vraie envie de grandir et d’apprendre. J’ai partagé avec lui un peu de mes connaissances, j’ai révisé mes classiques et je me sens plus en confiance dans mon « expertise », peut-être même que j’ai compris grâce à son texte comment résoudre certains des problèmes que je rencontre à ce moment-là dans les miens. Avant de se séparer, je lui demande, quand même, « tu me l’enverras, quand tu l’auras réécrit, ton scénar? ». Il me dit que ça va de soi.

J’ai pas tourné le coin de la rue que je me maudis. Je suis retombé dans le piège! Mais c’est la dernière fois. Promis, les consultations gratuites j’arrête… demain.

 

(pour ceux que ça intéresse, j’anime un petit atelier d’écriture de nouvelles fantastiques en partenariat avec l’assocation catharsis. Ça commence samedi prochain (le 20, donc) et j’y aborde les bases de la dramaturgie)

5 Réponses to “Le script-doctoring bénévole, c’est promis j’arrête!”

  1. Denis Says:

    Hé mais c’est carrément un scénario ton billet là l’apprenti ! C’est marrant, parce que c’est un peu le même genre de choses qui arrive au comité de lecture sauf qu’il a beaucoup plus d’humilité de la part des auteurs-réalisateur de la maison du court…

    Par contre j’ai eu l’impression que tu en parlais avec pas mal de mépris… Je pense que tu ne l’as jamais fait avant, ça devait être ta première consultation… Donc ça a dû te faire tout drôle… et je suis sûr qu’on ne perd pas son temps en analysant les scénario des autres. Bon après j’imagine que tu as un certain « niveau dramaturgique » et que si le scénario en face est vraiment nul, bah ça énerve forcément. Mais dans ce cas je ne comprends pas pourquoi tu t’es lancé dans l’aventure (sauf si c’était pour tester justement… et nous le raconter)…

    Personnellement, ça me prend entre 1 et 3 heures par scénario, je sais qu’au pire je fais une mauvaise lecture, que j’aurai dû y mettre plus de temps, mais il y a des limites, je ne peux pas réécrire l’histoire surtout si je me rends compte que l’auteur à trop de matière, ou à l’inverse n’a pas grand chose à raconter. Je vais même jusqu’à proposer mes services de co-scénariste, mais rare sont ceux qui acceptent et généralement ça s’arrête là. Voilà comment les refroidir et les renvoyer au charbon. J’estime que ce n’est pas au consultant de trouver des idées.

    Par contre le côté bénévole est très chiant, mais il dessine la limite de ce que peut faire, justement, un conseiller bénévole (même « pro »).

    Et puis tu animes un atelier d’écriture…

    Je comprends plus…

  2. L'Apprenti Says:

    Ah mais c’est que tu as mal compris mon propos! Ce n’est pas du mépris qu’il y a dans ma petite histoire, plutôt une tentative (ratée?) de faire passer les états que je traverse quand je me livre à ce petit exercice de consultation.

    L’histoire du billet en elle-même n’est pas réelle, au sens où elle n’est pas un compte rendu d’une expérience individuelle mais plutôt une expérience type.
    Ce n’était donc pas la première fois et ce ne sera pas la dernière, puisque comme j’ai voulu le dire en conclusion, au fond, même si je passe par des phases insupportables, j’adore ça. L’accompagnement, la pédagogie, le partage des connaissances, la maïeutique scénaristique, c’est des trucs qui m’excitent et qui donnent un sens à ce que je fais.
    Je n’ai aucune envie de refroidir les ardeurs des apprentis scénaristes, surtout ceux qui veulent apprendre (avec les autres, je suis sans pitié), on manque suffisamment de vrais scénaristes pour se priver d’aider à en former de nouveaux.

    D’où les ateliers.

    Sinon, ce que j’ai vraiment arrêté, c’est de proposer de co-scénariser, j’ai déjà assez de mal à trouver le temps pour mes propres travaux et je pense que c’est toujours une mauvaise solution, de se greffer comme co-scénariste à un niveau avancé du scénario. Soit on commence ensemble, soit chacun reste dans sa fonction, le scénariste à l’écriture et le consultant aux conseils.

  3. Denis Says:

    Ahhhh, j’ai eu peur… pfiou… On est pas passé loin de l’incident diplomatique… Plus sérieusement, faut dire que, sinon la fin, aucune piste ne m’a permis de comprendre que tu aimais carrément ça…

    Et pour le co-scénariste, c’est devenu une forme de bluff, depuis la fac, ça n’a jamais marché… Même si je ne suis pas d’accord sur le fait que quelqu’un ne peut pas se greffer sur une histoire, d’après ce que je lis sur le blog de Cedric, ça se passe assez régulièrement comme ça…

  4. Cedric Says:

    Quoi quoi quoi qu’est-ce que j’ai dis encore ? 😉

  5. Pollux Sautereau Says:

    Le type qui te chope à la porte, et à qui tu rends service, ça pourrait être moi. Enfin, pas tout à fait. Apparemment, j’ai une plume pas trop mauvaise. Mais je ne risque pas de me pointer avec un texte… Je ne trouve pas d’idées suffisamment consistantes pour en faire un scénario. Alors, jusque là, je me suis arrêté aux nouvelles.
    Je me suis avalé le bouquin de Truby : ok, j’ai compris à peu près dans quel ordre il doit y avoir quoi… Mais toujours pas d’idées pour remplir les cases. Ça fait plusieurs années que je cherche un scénariste (sans ardeur particulière, je l’avoue) : à lui l’imagination, à moi l’écriture, l’émotion…

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