La nature de la fiction (2): l’inéluctabilité de l’humain

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Peut-on confondre fiction et personnages ?

Marc fait remarquer que ce qui compte, ce n’est pas le côté transgressif ou spectaculaire de la fiction mais le côté humain des personnages ou de ce qu’ils vivent. J’ai envie de répondre que c’est le minimum syndical, pour un auteur, que de mettre en scène des personnages « humains », ou, comme je préfère le dire (mais j’emprunte l’expression, même si je ne sais plus à qui), vraisemblables.

Oui, mettre en scène des personnages qui ont des sentiments « humains », des aspirations, des rêves, des sentiments, des peurs que nous pouvons comprendre est primordial pour faire une bonne fiction, mais ce n’est pas suffisant. Combien de films avec des personnages « humains » sont-ils d’indigestes bouillies (allez, je ne résiste pas: L’Enfant, par exemple) et combien de films mémorables mettent-ils en scène des personnages invraisemblables (Candy, Barbarella) ?

Mais en vérité, je ne crois pas au personnage « inhumain », pour la simple raison que ce sont des humains qui racontent les histoires et qu’ils y transmettent leur propre expérience du monde et des relations humaines, avec plus ou moins de justesse, de finesse, d’adresse, mais on ne peut pas raconter d’autres histoires que des histoires humaines. N’importe quel film avec des animaux, des créatures imaginaires, ou même avec des jouets, raconte des histoires humaines. Et même si l’intention de l’auteur n’est pas d’anthropomorphiser le monde, la majorité des spectateur le feront à sa place. Parce que nous avons besoin de tout rapporter à notre propre expérience du monde pour comprendre ce à quoi nous assistons.

J’étais au jardin d’acclimatation la semaine dernière et je suis le premier à avoir traduit les comportements des animaux en termes humains (« ils se font des câlins », « ils boudent », « ils sont jaloux ») et en tendant l’oreille je me suis rendu compte que tout le monde faisait pareil. C’est normal, c’est notre seule grille de lecture de la réalité.

Même les transhumanistes admettent qu’ils sont incapables de savoir ce que sera la pensée des posthumains. Parce que nous sommes intrinsèquement limités par notre expérience du monde. J’en déduis que ce n’est pas dans « l’humanité » des situations ou des personnages qu’il faut chercher le déterminant d’une bonne fiction, c’est ailleurs. Peut-être bien, justement, dans la capacité qu’a cette fiction de remettre en question notre expérience du monde et pas en ressassant encore et encore les mêmes thèmes, les mêmes points de vue, et les mêmes idées.

Après, il y a dans la fiction une grande part de style et une grande part émotionnelle. Et peut-être que la bonne fiction est aussi celle qui arrive à manipuler le spectateur (ou le lecteur, je suis pas sectaire) de manière à lui faire vivre un chaos émotionnel pendant son déroulement. Peut-être que plus qu’humain, un bon film est émouvant, profondément touchant, encore une fois, dérangeant parce qu’il meut notre centre d’équilibre émotionnel.

Ou peut-être que c’est l’aspect artistique qu’il faut prendre en compte, la qualité de la réalisation, la bonne utilisation du média. Je suis un énorme fan de Wong Kar Wai et Mike Figgis, chez qui il ne se passe généralement pas grand chose mais qui ont, à mon sens, une aptitude géniale à utiliser l’image. On est loin des plans fixes et des travellings. Le jeu se fait sur les lumières, les couleurs, le cadrage, et tout est porteur de sens. Mais là on ne parle plus de fiction, en tous cas plus du point de vue du scénariste, on parle de réalisation et c’est autre chose (même si le film est un ensemble, je sais, pas la peine de lancer un débat là-dessus).

Ou alors c’est dans cette nécessité de ne rien laisser au hasard qu’est la qualité de la fiction. Mais non, tout auteur est censé travailler chaque détail de son texte, celui qui ne le fait pas s’expose à l’échec bien plus que celui qui travaille le détail, ou peut-être pas, je laisse la question ouverte. Le hasard est générateur de bonnes surprises que le travail peut récupérer et enrichir. Le calcul seul se prive de ces surprises. La vérité se trouve sûrement dans l’équilibre entre les deux.

Pour en revenir aux personnages, n’importe lequel d’entre nous sait qu’ils ne suffit pas d’avoir de formidables personnages pour avoir une bonne histoire. Certes les conflits naissent des personnages, les situations découlent de leurs caractérisations, mais il en découle aussi tout un tas de situations inintéressantes et c’est dans le choix de ces situations que se situe le gros du travail du scénariste. Et dans la pertinence des dialogues. Parce que les personnages parlent souvent pour ne rien dire et qu’une bonne fiction est une fiction qui sait où couper un dialogue et de quelles situations se passer.

Et je reste sur mon idée qu’une bonne fiction doit questionner le monde du spectateur. Je n’ai rien contre une bonne biographie, je suis fan du The Doors d’Oliver Stone. J’ai aimé Persépolis, au-delà du phénomène de mode. Pourquoi ? Parce que chacun à sa manière, ces films ont dérangé mon monde.

Mais, me direz-vous, certains films dérangent notre monde sans être « bons ». Pourquoi ? Parce que ça ne suffit pas, bien sûr, parce qu’il y a des phénomènes complexes à l’oeuvre dans l’appréciation d’une fiction, parce qu’il est question de nos peurs, de nos rêves, de nos limitations. Et j’ai aussi aimé des films qui n’ont rien questionné du tout (principalement des comédies). J’ai trouvé des films émotionnellement fort inintéressants, et des films qui m’ont laissé de marbre passionnants. Nous sommes des petites bêtes complexes et tout ce qu’on peut arriver à faire c’est se donner de grandes lignes de pensée. Au fond, si je pose la question: qu’est-ce que la fiction, ce n’est pas tant pour avoir une grille d’évaluation de la fiction des autres que pour diriger mon propre travail, pour me donner des objectifs. Parce qu’il est beaucoup plus simple d’arriver quelque part si l’on sait où l’on veut aller.

Et bien sûr en cours de route on s’égare, on essaye de nouvelles choses, on remet en question ce qu’on s’était donné pour acquis, et au final, qu’est-ce qu’il reste ? Une poignée de bonnes surprises et un bon paquet de mauvaises. Et toujours la même incertitude et la bonne vieille incapacité à faire que ça marche à tous les coups.

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Une Réponse to “La nature de la fiction (2): l’inéluctabilité de l’humain”

  1. phil Says:

    difficile de définir un arbre, mais on peut se fier au goût de ses fruits. difficile de définir la nature de la fiction, mais on peut se mettre d’accord sur le type d’impact qu’elle exerce sur son public, et la qualité de changement émotionnel qu’elle apporte au lecteur/spectateur. il me semble qu’avant tout elle établit un lien. une bonne histoire dit à chacun de nous que nous ne sommes pas seuls, que nous valons mieux que nous croyons, que la vie est plus vaste que ce que nous en connaissons. en tout cas, j’ai du mal avec les histoires qui ne font rien de tout ça.

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