La nature de la fiction (3): Truth sounds different

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Je suis tombé par hasard sur un bouquin de Bradbury (site officiel) (vous savez, ce mec à qui on doit Fahrenheit 451 et les Chroniques Martiennes) où il parle de l’écriture. C’est un genre d’anthologie de petits essais écrits à différents moments de sa vie et une idée qui revient régulièrement c’est celle-ci: écrivez ce qui vous ressemble.

N’allez pas croire qu’en deux jours j’ai retourné ma veste et que je vous fasse l’apologie de l’autofiction, ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit. En réalité, ce qu’il dit c’est, en substance: soyez sincère. Autrement dit, écrivez vos peurs et vos espoirs les plus profonds. Et là se trouve peut-être une piste plus intéressante que celles que j’ai développé plus tôt. C’est une idée qui revenait souvent dans la bouche de Christian Biegalski, et qui revient souvent dans les bouquins sur l’écriture romanesque (assez peu dans les manuels de scénario, d’où l’intérêt de manger à tous les râteliers) et elle a du sens.

Dans la vie, ce qu’on attend de vous ce n’est pas que vous soyez le meilleur, ou le plus travailleur, ou toujours là, ou jamais en retard, ou que vous racontiez votre vie, ou que vous pensiez comme tout le monde, non, on vous demande juste d’être sincère. Mais comme on vit dans une société d’hypocrites, la sincérité choque souvent. Je me souviendrai toujours du jour où j’ai expliqué à mon institutrice que si je n’avais pas fait mes devoirs c’est simplement que je n’en avais pas eu envie. Le regard d’incompréhension qu’elle m’a lancé, son bafouillement quand elle m’a fait remarqué qu’on ne faisait pas ses devoirs par envie mais, justement, par devoir, me resteront gravés à jamais. Mais essayons d’imaginer un monde où Bush dirait aux Irakiens: « je m’en fous de la démocratie, je veux juste votre pétrole », ou les gens ne diraient plus « il y avait une panne dans le métro » (ce qui est souvent vrai) mais « je me suis pas réveillé », ou les intégristes ne diraient plus « j’ai foi en la Toute Puissance de mon Dieu » mais « j’ai une peur panique de l’inconnu ». Imaginons les regards qui changeraient peu à peu, l’incompréhension ou le rire ne laisseraient-ils pas place au respect mutuel ? Et le respect ferait disparaître la méfiance, tomber les barrières que les gens mettent entre eux et le monde (et les autres), et permettrait aux gens de se toucher les uns les autres.

Le fait est que nous sommes tous équipés d’un radar instinctif qui nous permet de détecter l’hypocrisie. C’est quelque chose dans les yeux, ou dans la densité de l’air, ou dans le ton, ou dans les phéromones, je ne sais même pas si quelqu’un s’est penché sur la question. Dans Almost Famous, Penny dit à William:

Isn’t it funny ? Truth just sounds different. (C’est drôle, non ? La vérité sonne différemment)

Et la vérité nous touche différemment. Comme la méfiance à l’égard de ce que l’on entend disparaît, nous nous y ouvrons et nous laissons toucher par ce qui nous parvient. D’où l’importance de « l’humain » que mentionnait Marc et avant tout l’importance de la sincérité. La fiction a ceci de particulier qu’un spectateur nous demande qu’on lui mente. Il veut qu’on lui montre des choses qui n’existent pas, des gens qui n’existent pas dans des situations qui n’existent pas (je ne m’aventurerai pas aujourd’hui sur la pente glissante de l’auteur de fiction qui lui, vit dans des mondes qui n’existent pas). Mais son radar à hypocrisie fonctionne en permanence et tout l’art de l’auteur de fiction consiste à duper ce radar. Ou plutôt, à ne pas le duper.

Nous aimons croire à de beaux mensonges, c’est ce que nous faisons depuis la nuit des temps. Les religions, les contes, le progrès, la politique, tout ça nous plaît parce que ça nous permet de croire que la vie vaut la peine d’être vécue, que la vérité est ailleurs que dans la simple affirmation « je suis né, je vais mourir ». Mais pour que ces mensonges nous atteignent sans nous laisser l’amer goût de leur nature profonde, il faut qu’ils soient énoncés avec toute la sincérité d’un coeur fervent. Il faut que le menteur croit dur comme fer à ce qu’il dit, il faut qu’il soit prêt à mourir pour son mensonge (pas forcément physiquement, la mort de l’ego est assez convaincante). Il faut que l’auteur soit touché par ce qu’il dit à travers son histoire pour que son histoire touche son auditoire. Le reste n’est que flonflons.

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5 Réponses to “La nature de la fiction (3): Truth sounds different”

  1. sally Says:

    Ah, voilà on y arrive…
    Ce qui nous touche c’est quand un film sonne juste, vrai!
    Le public ne s’y trompe pas en général car ils ne sont pas imbéciles comme certains pourraient le penser…
    Je rajouterai que ce sont les codes de la société qui font qu’une certaine hypocrisie est nécessaire à sa survie, il y a une norme (tellement rassurante) et d’autres qui gravitent autour…
    Et vois tu, la sincérité me laisse un petit goût amer ces temps ci, j’ai été on ne peut plus sincère dans la rédaction de mon synopsis pour le CEEA, les personnes qui l’ont lu, je les ai vues touchées, et bien je n’ai pas passé le 1er tour…est ce à dire que la sincérité ne payent pas au royaume de la tv, bon c’est vrai j’avais choisi le thème de l’altermondialisme (dans l’air du temps!) mais je sais faire la part des choses je ne suis pas altermondialiste, utopiste peut être🙂

  2. Marc Herpoux Says:

    Jolie post.

    Je suis entièrement d’accord avec toi: il ne peut y avoir de beau film qui ne soit pas sincère. Un film touchant, nous touche par la sincérité de son propos. On sent toujours les « intérêts » de l’auteur.

    Malheureusement, l’inverse n’est pas vrai. On peut être terriblement sincère… et faire une grosse bouse à la fin.

    Dommage…

  3. sally Says:

    Oui, si la sincérité de l’auteur suffisait ce serait tellement simple…
    J’aime à penser qu’il y a une sorte d’alchimie à l’oeuvre dans un film réussi et cette part de mystère reste malgré tout très excitante…
    Je profite ici de la présence de Marc Herpoux pour lui dire, du fond du coeur:), un grand MERCI pour « Les Oubliées », quelle grande bouffée d’oxygène dans le paysage de la fiction tv ( la collection Maupassant aussi est très bien mais ça reste de l’adaptation), bon c’est vrai la fin ne m’a pas convaincue mais je suis d’une nature indulgente et d’autant plus depuis que je découvre la complexité de ce métier…je n’aime pas analyser de fond en comble, j’aime vivre ce que je vois et « Les Oubliées » m’a bel et bien embarquée…
    Il y avait de l’engagement (comme en langage sportif) et au final du vrai et ça a marché:)

  4. Marc Herpoux Says:

    Merci Sally. Ca me fait plaisir que mon travail te fasse plaisir.
    On fait ce métier pour ça, non?
    ; )

  5. Frédérik Says:

    Bravo en effet pour Les Oubliées, même si la question du rythme un peu lent est quelque chose qui m’a beaucoup dérangé…
    Mais ça demeure une excellente (la meilleure ?) tentative pour réanimer la fiction française.

    Quant au post il est très pertinent, c’est une belle enquête sur la nature de la fiction que tu nous proposes là. On sent le jeune auteur qui s’interroge sur ses convictions et sur son travail. C’est formateur pour les lecteurs également.
    Il faudrait peut-être même en parler un peu plus, de ton travail, de ton actualité, de toi… non ?

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