Arts séquentiels

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Will Eisner définit la BD comme un art séquentiel, autrement dit une forme de narration où des morceaux d’action (les cases) mis bout à bout et liés par des ellipses (les gouttières) construisent du sens. L’écriture de BD a ceci d’extrêmement particulier qu’en plus de reposer sur une construction de récit rigoureuse, chaque planche doit être conçue de manière à accompagner la lecture, à véhiculer du sens de la meilleure manière possible, et chaque case doit être pensée de manière à refléter l’action ou le morceau d’action le plus pertinent et le plus porteur de sens qui soit.

Il y a beaucoup à apprendre, pour un scénariste d’audiovisuel, à se pencher sur la question de l’écriture pour l’image fixe. Trop souvent, les problèmes de rythme que l’on retrouve dans les films viennent de ce que l’auteur ne sait pas quand commencer et/ou finir une scène, à quel instant de son déroulement prendre une action et à quel moment la laisser se finir dans l’espace invisible et virtuel qui est dans l’esprit du spectateur (spectateur qui, loin d’être un réceptacle inanimé, passe son temps à émettre des hypothèses, revenir en arrière, compléter les informations données par celles déduites, pour construire une continuité et… du sens, encore lui).

La contrainte de l’écriture de BD est telle qu’on ne peut pas se permettre de fioritures, une case dessinée doit être une case utile à l’histoire, à son rythme, à son atmosphère. L’espace est compté, on ne peut pas se permettre de le gâcher. C’est la même chose dans l’audiovisuel mais le fait qu’on puisse voir des gens agir en mouvement est une source de distraction pour le scénariste. En BD, comme en animation (pas en écriture d’animation, en exécution), il faut s’obliger à penser en poses clefs, ces moments essentiels à la reconstitution du mouvement. En BD, on en restera aux poses clefs et on laissera l’imaginaire du lecteur se charger des intervalles.

Qu’est-ce qu’un film sinon exactement la même chose? Une succession de séquences animées véhiculant chacune une partie du sens total de l’histoire, reliées par des ellipses. Pourtant on ne réfléchit pas assez en ces termes, on s’épanche dans des scènes qui n’en finissent pas, on se laisse distraire par des actions qui n’apportent rien au sens de l’histoire que l’on raconte, on laisse les personnages vagabonder au gré de leurs envies et raconter tout à fait autre chose que l’histoire du film.

J’entends déjà grogner mais je précise d’emblée que les scènes dites d’ambiance ont leur place dans ces poses clefs à partir du moment où elles apprennent quelque chose sur l’univers, les personnages, les conflits à l’oeuvre dans l’histoire. On peut tout à fait être contemplatif dans sa manière de raconter les choses, mais ce n’est pas parce que je contemple la fuite des nuages dans le ciel que je vais me mettre à raconter l’histoire d’une pâquerette. Qui n’a jamais été en face d’un narrateur du quotidien (lisez une connaissance qui vous raconte une anecdote de sa vie) qui se perd en digressions, et ne s’est jamais demandé « Quel est le rapport? » ?

Pourquoi? simplement parce que notre cerveau cherche à raccorder les wagons et à comprendre comment le point A arrive au point B et que tout ce qui s’écarte de cette trajectoire l’empêche de comprendre. Alors bien sûr, à titre expérimental, on peut s’amuser et partir dans toutes les directions, mais si votre but c’est de raconter des histoires, vous avez tout intérêt à vous concentrer sur votre sujet et à en établir les étapes clefs, et à ne pas vous en écarter. A ce titre, l’écriture de BD est certainement la plus formatrice de toutes.

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Une Réponse to “Arts séquentiels”

  1. Michel Says:

    J’avais lu il y a quelques années, une analyse de la structure du scénario de Citizen Kane. Pour résumer, la construction ressemblait à des arcs de cercles : la première scène renvoie à la dernière, la deuxième à l’avant dernière, etc. jusqu’au point central, qui se révèle effectivement déterminante. La structure, l’enchainement, c’est comme le squelette : il soutient, mais elle doit rester cachée ; elle maintient la « chair et le sang. »

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