Le grand méchant diffuseur… c’est moi.

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Avec mon boulot de lecteur, je vois passer beaucoup de scénarii, de synopsis, de pitchs, dans différentes versions. Je suis du côté des méchants, je suis la voix du diffuseur qui demande des réécritures. Et je demande beaucoup de réécritures. Et elles sont justifiées, ça ne fait aucun doute. Elles portent sur des choses que je ne laisserais jamais passer dans mes textes si j’étais omnipotent, en tant qu’auteur, que je n’avais pas de problème pour dissocier le lecteur en moi de l’auteur en moi. Souvent je lis et je me demande: est-ce que j’aurais fait mieux? Ou je demande des réécritures et je me demande: est-ce que je sais comment améliorer ce texte? Et force est de constater que la réponse est souvent « non ».

Non, je ne sais comment donner plus d’intérêt à une scène ou comment renforcer un conflit ou comment réécrire un dialogue pour qu’il sonne mieux, qu’il soit plus vraisemblable, qu’il colle davantage à la caractérisation du personnage. Et je me sens mal de demander à l’auteur de changer quelque chose sans avoir quoi que ce soit à lui proposer. Je me sens mal environ une seconde et puis je me souviens que je ne fais pas ça gratuitement, je ne suis pas là à maltraiter le texte juste pour le plaisir de faire souffrir celui qui l’a écrit. Je le fais pour le bien du projet, pour que le spectateur ait plus de chances de voir un film qui lui plaise à l’arrivée. Je fais ce travail parce que j’en ai marre d’entendre dire qu’on n’y peut rien si les diffuseurs ne pensent qu’en terme d’audience et que les auteurs sont impuissants à changer les choses. Qui mieux qu’un scénariste pour lire les textes et proposer des réécritures qui aient du sens ? Quel meilleur moyen de ne plus se sentir impuissant que d’agir ?

Les diffuseurs ont leur logique de diffuseur, ils sont soumis à des pressions politiques (pas la Grande Politique, les petites politiques qui font qu’un gros producteur impose ce qu’un petit producteur subit) et ils ont besoin qu’on leur apporte un regard éclairé sur la chaîne de production. C’est ingrat parce que le temps qu’on passe à lire le travail des autres, on ne le passe pas à écrire ses propres textes, ce n’est pas très bien payé, c’est anonyme, on ne sait pas toujours ce qui arrive aux oreilles des producteurs, encore moins ce qui arrive à celles des auteurs (sauf quand on a des oreilles partout et qu’on sait que les producteurs ne font pas passer toutes les notes des chaînes aux auteurs, ce qui explique pas mal de choses). Mais au moins on peut se dire qu’on essaie un peu plus de changer les choses qu’en restant les bras ballants à se plaindre que ceci ou cela.

Au début je voulais parler des problèmes de rythme, qui sont les problèmes que je retrouve le plus souvent dans les textes que je lis, mais entre-temps je me suis promené sur la blogosphère et j’ai lu tellement de ces posts qui tournent encore et toujours autour du même débat sur le combat auteurs-diffuseurs que j’ai voulu y aller de ma contribution.

Engagez-vous, comme disait l’autre, les chaînes cherchent toujours des regards éclairés. Ça prend un peu de temps mais c’est important que des vrais scénaristes prennent ces postes-là, pas juste des gens qui ont lu Story une fois en diagonale et qui abreuvent ensuite les auteurs de termes techniques sans savoir ce qu’ils veulent dire. Et puis ça donne ses entrées dans le monde de la diffusion. Et puis ça donne un regard direct sur les centres névralgiques de la fiction et ça permet d’avoir des infos de première main sur ce que veulent les chaînes plutôt que de chercher à tâtons. Et ça permet de savoir quelles sont les tendances. Et de se familiariser avec les noms des producteurs. Et plein de choses super utiles en fait!

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8 Réponses to “Le grand méchant diffuseur… c’est moi.”

  1. dulle Says:

    En effet, c’est utile pour « sentir » l’air du temps, c’est formateur, bref du point de vue du lecteur c’est effectivement, une assez bonne école. Mais c’est un boulot impossible: parce que juger un scénario sans avoir l’opportunité d’en parler avec l’auteur et le réal (qui sont souvent une seule personne…) est juste une hérésie. Certes, à la lecture, une daube est une daube, mais pour les autres, quelle légitimité à le lecteur ( quasiment toujours apprenti) pour avancer des axes de réécritures, proposer ses idées, etc…sans savoir ce que l’auteur veut faire de son projet? Je ne sais pas pour quelle chaine tu bosses, mais de toute façon le lecteur n’est là que pour rédiger une fiche de lecture pour justifier le choix de la chaine déjà fait en fonction du casting (la plupart du temps). J’ai été des deux côtés, lectrice et scénariste lue … Je sais en tant que lecteur, que l’on lit vite, qu’il y a des jours ou on a plus ou moins envie, qu’on aime certaines choses d’autres pas et le lendemain on penserait le contraire ( même si on se targue d’être objectif, c’est impossible)…et en tant que « lue », j’ai été parfois hallucinée par les avis de lecteurs…
    Il faut des lecteurs, mais les lecteurs éclairés sont rares et sont trop souvent des scénaristes en devenir qui ont besoin d’argent en attendant de le gagner en écrivant mais qui n’ont pas l’expérience et l’oeil aguerri.
    ca prend des années pour savoir vraiment lire un scénario, il faut aussi connaître la réalité d’un tournage, des contraintes de productions etc, pour être à même de vraiment aider un auteur…et surtout PARLER avec lui…et l’écouter. Alors, une fiche de 5 pages écrite à la va vite parce qu’il faut que ce soit rentable … (parce que la majorité des lecteurs travaillent comme ça)
    Bref, je pense qu’il y a une faille dans ce système…

    Dulle, une ancienne lectrice…

  2. dulle Says:

    Je précise que je lisais pour le cinéma… ou la notion d’auteur est quand même plus forte, ce qui rendant l’exercice plus périlleux …sans doute.

  3. dulle Says:

    Désolée de squatter tes commentaires Anael, mais c’est un sujet intéressant. Et aussi j’avais envie de réagir sur autre chose:Là-dessus en particulier:
    « Mais au moins on peut se dire qu’on essaie un peu plus de changer les choses qu’en restant les bras ballants à se plaindre que ceci ou cela. » Mais écrire des scénarios pour la télé, c’est aussi essayer de changer les choses…

  4. Anaël Says:

    « Mais écrire des scénarios pour la télé, c’est aussi essayer de changer les choses… »

    Bien sûr, et produire des films/séries, et devenir diffuseur, et travailler chez un annonceur éclairé, et réaliser des films, et travailler au CNC, etc. etc.
    Mais changer quoi, d’ailleurs?

    Parce que tout ce que je dis c’est qu’en mettant des gens qui savent lire des scénarii dans les chaînes (et sauf ton respect, 2 ans de travail en atelier apprennent effectivement à lire des scripts) on contribue à donner du crédit aux commentaires des chaînes, pas qu’on améliore la qualité des scripts.

    Après, je suis d’accord avec toi sur tout ce que tu dis mais le scénariste aussi a tendance à trouver son travail bon un jour et mauvais le lendemain. Pour le reste, il y a un certain nombre d’invariables dramaturgiques qui font qu’on peut juger un travail.

    Pour le temps consacré ou l’influence de l’humeur sur la qualité de la lecture, je suis d’accord. Sur le fait qu’on exprime pas forcément bien les choses sur une fiche qui se doit d’être concise (pas question de citer d’autres scripts/des épisodes/des théoriciens du scénario pour étayer ce qu’on dit), qu’en plus les notes transmises aux producteurs sont souvent lacunaires et les notes transmises par les producteurs aux auteurs le sont aussi, que le système est imparfait et que le passage à la réalisation fait parfois fonctionner des choses qui ne fonctionnent pas à l’écrit.

    Mais le travail du lecteur ne consiste pas à proposer des actes de réécriture mais simplement à pointer du doigt les insuffisances d’écriture. Libre aux auteurs d’en faire ce qu’ils veulent. Le lecteur a fonction de diagnosticien, pas de guérisseur.

    Tu parles de légitimité mais quelle légitimité a un diffuseur ou un producteur à proposer des réécritures? Pourquoi en aurait-il davantage que le lecteur? Et j’oserais même: quelle légitimité a l’auteur pour juger de son travail alors qu’il a le pif dedans et l’ego accroché à chaque virgule?

    Je suis contre la vision toute puissante de l’auteur. La vision est un guide, pas une fin, elle se nourrit des regards extérieurs, forcément.

    C’est pas pour en revenir toujours à eux, mais les Autres, ils bossent pas en pool pour rien. C’est juste que l’expérience qu’un auteur isolé est moins performant qu’un auteur qui a à domicile le regard de lecteurs extérieurs pour l’aider à améliorer son texte (pas forcément bien formés à la lecture mais qui ont un regard de spectateur).

    Parce qu’on sait tous ce que c’est que de terminer une version à 3 heures du matin, les yeux pas en face des trous, en pleine descente de caféine, le cerveau de travers et l’imaginaire en roue libre. Et on est tous le lendemain lecteurs de notre propre travail et on n’est pas non plus infaillibles, vision d’auteur ou pas.

    Perso, je pense que si faille il y a dans le système, elle vient du cerveau humain.

  5. Anaël Says:

    En PS, parce que ça n’apporte rien à la discussion, mais pour info c’est sur de l’animation que je fais de la lecture, donc le casting, woilou.

  6. dulle Says:

    Je ne remettais pas en cause ta légitimité en cause anaël, je ne connais pas ton parcours …je parlais, en général…la différence avec un producteur, c’est que le producteur discute avec les auteurs…Ce qui me gênait beaucoup quand j’étais lectrice c’est ce manque de discussion…Et là c’est un long débat, mais je suis persuadée qu’on peut faire un film formidable avec un scénario qui a des lacunes sur le papier….

  7. Anaël Says:

    « Je ne remettais pas en cause ta légitimité en cause anaël, je ne connais pas ton parcours »

    Oui, je sais, je suis désolé de m’être emporté. Je suis d’accord avec toi sur la généralité en plus. J’imagine que je suis un peu tendu, fatigue, stress, tout ça.

    « je suis persuadée qu’on peut faire un film formidable avec un scénario qui a des lacunes sur le papier »

    Oui, sans doute, mais alors, on ne remet plus aucun script en cause, on laisse tout faire, quelle est la conclusion de cette remarque? Je suis sûr qu’à trop retravailler un scénario on peut lui faire perdre de sa saveur. Mais encore une fois, on en tire quoi comme conclusion?

  8. dulle Says:

    …On en tire, que si un scénario bancal passe à la trappe à cause d’un lecteur assassin, c’est hyper dommage! Bien sûr qu’il faut qu’il faut remettre en cause des scripts et la plupart sont vraiment nuls et ne doivent pas devenir des films… Mais je persiste trop de lecteurs ne sont pas suffisamment aguerris ou doués pour ce genre d’exercice. Bonne courage camarade pour ton boulot!

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