Éloge de la simplicité

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L’apprenti scénariste doit viser la simplicité dans l’écriture de ses différents projets…

Pour une raison qui m’échappe, l’un des plus gros problèmes que rencontre le jeune scénariste, c’est la complexité de son histoire. Comme si, en créant de la confusion, on créait de la qualité. Ou plutôt, comme si en créant de la confusion, on évitait de se regarder en face et de traiter du coeur de notre sujet. Comme si l’on pouvait se cacher derrière l’embrouillamini de sous-intrigues, de personnages secondaires, de fausses pistes.
La théorie dramaturgique n’y est sans doute pas étrangère. Elle noie l’apprenti sous des masses d’informations, de méthodes, de trucs et astuces destinés à lui garantir le succès.
Les succès dramaturgiques – en tout cas certains des plus spectaculaires – jouent aussi leur rôle. Plus un film est tordu, plus il nous vrille le cerveau, plus l’auteur réussit à nous emmener là où l’on ne s’attendait pas à aller, plus on lui donne de crédit. Résultat, au moment de se mettre lui-même à l’écriture, le jeune auteur tente de reproduire ces effets de manche, oubliant que les scénaristes n’en sont généralement pas à leur coup d’essai, ou qu’ils ont rapiécé en la complexifiant une structure qui ne fonctionnait pas, ou qu’ils ont amélioré une histoire simple voire simpliste en éclatant sa narration de manière à embrouiller le spectateur. En tous les cas, à l’origine de toute histoire qui fonctionne il y a une idée simple, un coeur que l’on peut résumer en une ou deux phrases: le thème (de quoi ça parle au fond) et le sujet (de quoi ça parle à la surface). Au-delà, ce ne sont que des fioritures, de la technique et des astuces de scénariste pour illustrer une idée.

Dans les mois à venir, sous différentes formes, je vous reparlerai de cette quête de la simplicité, de cette nécessité de chercher la simplicité pour devenir un scénariste d’exception.

5 Réponses to “Éloge de la simplicité”

  1. Frédéric (Démiurge) Says:

    C’est vrai, cependant, les règles sont faites pour être transgressées, mais on ne peut déconstruire les grands principes que quand on les maîtrise parfaitement.
    Pour ma part, la seule bonne construction d’une œuvre narrative ne me suffit pas, j’ai besoin d’une rencontre avec un auteur, partager un point de vue sur le monde, sur l’humain, j’ai besoin d’ébranler mes certitudes, de sortir changé d’un film, d’une série, d’un roman (ou quelle qu’œuvre que ce soit).
    Et parfois, pour accomplir cela en tant qu’auteur, il faut transgresser certaines règles fondamentales, sortir de la zone de confort.

    Je pense que c’est la principale problématique de la construction narrative actuelle : soit on fait un fauteuil douillet pour le spectateur, pour le divertir, soit on le bouscule pour aller au delà du divertissement. Les grandes œuvres à travers l’histoire sont toutes du deuxième accabit, dans des registres plus ou moins violents, plus ou moins provoc’ (parfois surtout par rapport au contexte historique).

    Mais tout ça pour dire que malgré tout, compliquer inutilement est toujours inutile, bien entendu, ça doit avoir une raison d’être dans la problématique même de la fiction créée. Je n’ai pas le sentiment que 2001 l’odyssée de l’espace de Kubrick soit très simple ni très classique dans la structure de son scénario. Beaucoup détestent, pour moi c’est une œuvre majeure du XXe siècle et il aurait été moins bon s’il avait été divertissant.🙂

    • Anaël Says:

      Par ailleurs, je ne suis pas convaincu que les règles soient faites pour être transgressées. D’autant plus qu’en dramaturgie les règles n’en sont pas vraiment. Quand Aristote, quand McKee ou Truby disent « la tragédie ça fonctionne comme ça » ou « un film ça se construit comme ça », ils ne sont pas en train de dire: « ‘j’ai décidé, en grand dramaturge que je suis, que toutes les tragédies devaient suivre mon exemple ». Ils sont simplement en train d’affirmer: « après avoir assisté à plusieurs centaines de représentations théâtrales, après avoir décortiqué plusieurs centaines de films, je constate que quand ça marche on retrouve tel et tel élément et que quand ça ne marche pas c’est souvent que l’un de ces éléments manquent ».
      Et de fait, si on fait abstraction de leurs différents jargons, ils racontent tous la même chose et on peut retrouver les mêmes éléments dans toutes les histoires qui marchent. Et même si on n’est pas personnellement touché par une histoire on peut reconnaître que ça marche. Je déteste Six Feet Under, c’est un univers qui me met mal à l’aise et que je n’ai aucun plaisir à côtoyer. Ca ne m’empêche pas d’en apprécier la maîtrise scénaristique.
      Après, je te rejoins sur le fait qu’une oeuvre, pour nous toucher, doit offrir quelque chose de plus qu’une simple structure bien huilée, mais si tu lis bien les théoriciens, c’est une des premières choses qu’ils disent: maîtrise ton sujet, détermine ce que tu veux dire avant toute chose et une fois que tu sauras de quoi tu veux parler, le découpage en actes et sous-actes et les outils narratifs éprouvés par des générations de scénaristes avant toi seront là pour t’aider à véhiculer ton point de vue avec le plus de justesse et d’efficacité possible. Et nos bouquins sont là pour te faciliter l’accès à ces outils.

      J’ajoute que la règle la plus élémentaire c’est de rester simple. Une fois que tu sais quel point de vue sur le monde tu veux partager, va droit au but. Il ne s’agit pas de garder une structure classique mais de faire en sorte que l’innovation (si tu fais ce choix) ne se mette pas entre ton propos et ton interlocuteur. C’est une question d’honnêteté, de respect du contrat moral que tu passes avec le spectateur (et avec toi-même): si tu as quelque chose à dire, fais en sorte que ce soit intelligible. Personnellement je ne vois pas l’intérêt de ne pas viser le plus grand nombre. A partir du moment où tu décides de faire un film pour dire un truc sur le monde autant qu’il soit accessible au plus large public possible, sinon mieux vaut s’épargner du tracas et aller au café du coin pour le partager avec trois potes autour d’une bière.

  2. Frédéric (Démiurge) Says:

    Globalement sur les règles on se rejoint, car je vois une différence fondamentale entre l’analyse fondamentale du médium et les méthodes voire les recettes que l’on peut lire ici ou là.

    Certes, les grands principes sont très utiles, mais je pense que de nombreuses grandes œuvres arrivent à les contourner (pas tous à la fois, mais certains). Ces œuvres ne sont pas les plus populaires, mais elles restent grandes. La différence, c’est que plutôt qu’une masse de consommateur, ce sera un petit cercle d’amateurs éclairés qui le reconnaîtront.

    Qu’ils s’agisse de monuments du cinéma Japonais ou de la littérature, nombreux sont ceux qui creusent des explorent des territoires différents qui donnent des œuvres d’une beauté et d’un intelligence incroyables qui n’auraient pas été possibles s’ils s’étaient bornés à suivre les règles (j’ai cité 2001 l’Odyssée de l’espace, mais j’aurais pu citer Lynch, Jarmusch, voire, Delacroix, Rembrandt, Manet… on en trouve tout au long de l’histoire de l’art).

    C’est le rôle de l’avant garde : explorer au delà des frontières sans quoi, l’art devient homogène et meurt.

    • Anaël Says:

      Oui, j’avais commencé à faire une réponse super longue à ton commentaire où je parlais aussi de ça. En substance je disais comme toi: ces artistes de l’avant-gardes sont essentiels pour faire évoluer les codes esthétiques, les questionner, les bousculer, mais je pense qu’il y a deux grilles de lecture différentes pour ces deux critères. D’un côté l’esthétique, de l’autre le narratif. Narrativement, je fais l’éloge de la simplicité, de la clarté, parce que c’est comme ça que je trouve plus élégant de faire passer une idée, qu’elle soit thématique ou que ce soit le sens d’un récit, de manière limpide. Esthétiquement, on n’est plus dans les mêmes questions. 2001 est plus esthétique que narratif. Lynch, à part dans Twin Peaks, aussi.
      Parfois l’esthétique de l’image et l’esthétique du récit se rejoignent dans la même oeuvre, c’est le cas dans beaucoup des films de Jarmusch ou de Wong Kar Wai ou chez Figgis. Souvent ce n’est pas le cas. Souvent le réalisateur se laisse emporter par ses envies esthétiques et souvent le studio adjoint un réalisateur sans âme à un scénario élégant. Parfois, comme quand Kaufman rencontre Gondry, les deux se complètent avec grâce.
      Je pense qu’à ces deux grilles de lecture (esthétique et narrative) correspondent des critères d’analyse différent, que ce qui fait la qualité d’un scénario ne fait pas forcément la qualité d’une réalisation et inversement.

      Après, je lance une idée comme ça, sans y avoir vraiment réfléchi ni avoir d’avis arrêté sur la question, mais je ne suis pas sûr que l’expérimentation, en construction de récit, apporte grand chose. Depuis l’Antiquité pas grand chose n’a changé dans la manière de structurer le discours et les idées. Et je soupçonne que ça à avoir avec le fait que le récit adopte la logique du langage, qu’il y a quelque chose d’organique dans le fait de véhiculer du sens et qu’il n’y a qu’une manière d’y parvenir: intro-développement-conclusion. Le reste n’est que fioriture et jeu. J’avance aussi – et là il faudrait que je prenne le temps de nuancer – que mieux vaut un récit simple dont le sens est limpide qu’un récit déstructuré dont l’interprétation est laissée au spectateur/lecteur (ce qui est pour moi le symptôme de la paresse ou de l’incompétence de l’auteur)

  3. Frédéric (Démiurge) Says:

    Argh, désolé pour les coquilles, j’aurais dû relire. ^^

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