Disparitions à Répétition

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J’ai disparu.

Je fais ça régulièrement, quand j’entre en lutte avec un projet. J’ai un lieu d’évasion où je vais pour mener la bataille, en marge du monde.

J’ai disparu un mois complet. C’est long. Je ne suis pas parti physiquement, à part une semaine à Annecy comme tous les ans.

Le reste du temps, je me suis enfermé dans ma tour créative. Elle est perchée au sommet d’une montagne formée par les cadavres de mes oeuvres inachevées. C’est un donjon avec une lourde porte en fer forgé, hérissée de pointes. Pas d’entrée, pas d’antichambre, la porte donne sur un escalier. Au sommet, après avoir gravi les 797 marches, j’arrive dans un bureau. Il n’y a qu’une ouverture, percée dans l’épaisseur du mur d’obsidienne. Elle donne sur l’océan tourmenté, à l’Est.

L’ameublement de la pièce est austère. Un bureau et une lanterne coupe-vent. Une pile de feuilles inépuisables et un encrier avec ses plumes complètent le tableau. Quand j’arrive, je referme derrière moi la porte et je tire le loquet. Je m’installe à la table de travail, dans un fauteuil sculpté qui est mon seul luxe. Et j’écris.

Je vis là en totale autarcie, le temps de mener mon combat.

J’oublie la faim, j’oublie le sommeil. Parfois je me surprends à m’assoupir assis sur le fauteuil. Je n’ai pas conscience du temps qui passe. Je remarque parfois le soleil qui se lève en face de ma fenêtre. Cela me donne une idée des jours qui s’écoulent.

Quand enfin j’émerge de ma tour, je suis épuisé et grognon mais marqué d’un sourire de soulagement. Cette fois encore j’ai vaincu la Résistance. L’histoire a réussi à s’arracher à mon crâne, elle a écarté la membrane de mon front et a émergé dans le sang et la violence.

C’est à chaque fois une lutte terrible contre mes démons intérieurs, contre l’histoire et sa paresse, contre ma propre faiblesse. Je me jette contre les murs, je tente de m’enfuir, j’hurle par la fenêtre. Dehors, les éléments s’affolent, reflets de mon combat personnel, les océans bouillonnent, les vagues envoient des éléphants contre les parois de ma tour. Le vent la fait pencher, l’orage inonde la pièce par la fenêtre sans carreau. Je ne me rends compte de rien, trop occupé à plonger au plus profond du gouffre. Je cours à l’épuisement, je passe par les neuf cercles de mes enfers personnels, je contemple, caresse, convoite mes vices et mes tentations, m’y frotte, les abandonne pour aller jusqu’au bout de l’abîme et le contempler. Et être contemplé en retour. Là, dans l’intransigeance de l’extrême, je me trouve face à la vérité. Et j’apprends comment écrire l’histoire.

Quelque part je crois que c’est pour livrer cette bataille que j’écris.

Un jour sans doute j’échouerai. Un jour je serai vaincu et là seul le pire pourra arriver.

Mais pas cette fois. Cette fois je suis revenu indemne et l’histoire avance enfin.

J’ai écrit un billet ailleurs sur la peur d’entreprendre, qui parle à demi mots de la lutte. Je vous en parle ici un peu parce qu’on est entre nous. Mais je ne dis pas tout parce qu’il y a des choses qui ne sont pas pour tout le monde. Si vous venez m’espionner dans mon labo secret, vous verrez le monstre que je deviens. Vous saurez, concrètement, par quoi je passe.

Bonne nouvelle, mon roman avance et je publierai le premier épisode la semaine prochaine (probabilité de tenue des délais: 80%).

C’est une histoire de sorcières qui se voulait un hommage à Dangereuse Alliance mais qui lorgnera finalement plus du côté d’Updike (Les Sorcières d’Eastwick), d’Ann Rice (The Witching Hour) et de William Hjortsberg (Falling Angel, l’un de mes romans cultes).

Dangereuse Alliance, Injustement méconnu

Dites-moi. Et vous, l’abîme, vous le fréquentez ? Avez-vous une phase dans tous vos projets où vous devez pousser vos limites pour aller au bout de votre écriture, pour trouver le chemin qui vous fera éviter la route lourdement piétinée du cliché et de l’intrigue ratée ? Souffrez-vous parfois d’écrire ? Aimez-vous cela autant que moi ?

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