Writing for Comics, Alan Moore

En 1985, quand il écrit ces quelques pages sur le métier de scénariste de BD, Alan Moore est encore un jeune auteur qui essaye de tirer quelques constantes méthodologiques du travail qu’il a fait sur The Swamp Thing, V for Vendetta, Watchmen et l’occasionnel épisode de Superman.

Alan Moore - Writing for Comics

Si les premiers chapitres sont révélateurs d’une démarche pertinente et intéressante (l’auteur est celui qui a quelque chose à dire sur le monde, pas un simple amuseur de foules, comment véhicule-t-on du sens?), les suivants, plus techniques, font fausse route à plusieurs égards. Quant à l’afterwords, écrit à quelques jours du 50e anniversaire de Moore, il sent la midlife crisis à plein nez.

Dans son approche du médium et de l’écriture en général, dans sa démarche pour écrire cet essai, Moore m’a entièrement convaincu. Il avance qu’à partir du moment où l’on fait son métier de l’écriture, il y a une responsabilité de l’auteur à réfléchir à ses outils et à la manière dont il travaille sa matière première (les mots, les histoires). On n’a pas le droit, dès lors qu’un public paye pour lire nos histoires, de se contenter d’écrire comme le tout-venant.
L’autre responsabilité de l’auteur, celle-ci peut-être plus personnelle, réside dans la nécessité de véhiculer un sens à travers les histoires qu’il raconte. Se contenter de divertir le public relève de l’imposture intellectuelle, en gros, c’est une perte de temps et d’énergie pour tout le monde. Il faut lui transmettre une réflexion sur le monde, une vision du monde.

Ce qui m’a le plus fait accrocher à cet essai, ce sont tous les moments de passion où Moore parle des devoirs de l’auteur. Ce sont ces mêmes moments qui font cruellement défaut aux parties consacrées à la technique.

Il commet la même erreur que Scott Card en affirmant qu’avant de commencer à écrire, l’auteur doit apprendre un maximum de choses sur son univers. Si cette idée est convaincante à plusieurs égards (le détail donne l’impression de justesse, connaître les antécédents d’un personnage permet de lui donner plus de corps), je trouve qu’autant chez Moore que Card, elle est poussée dans des extrêmes qui me semblent trop dangereux pour la survie de l’histoire pour être passés sous silence.

Oui, connaître le background de vos personnages et la backstory de votre univers vous apportera une touche d’authencité supplémentaire, mais n’oubliez jamais que ce qui compte, c’est l’histoire. Et s’il est possible que des éléments d’histoire naissent de recherches encyclopédiques sur les univers, c’est trop accidentel pour justifier d’y passer trop de temps. L’histoire prévaut et ce sont les questions soulevées par votre histoire qui doivent vous pousser à réfléchir sur l’univers, pas l’inverse.
Pourquoi suis-je aussi catégorique là-dessus? Simplement parce qu’un des grands écueils que rencontrent les auteurs débutants, c’est la peur de finir, l’incapacité de finir. Nous cherchons toutes les excuses possibles pour NE PAS entrer dans le vif du sujet (tomber malade, tenir un blog, déménager, faire le ménage…) et cette obsession de l’univers le plus détaillé possible présente tous les indices de l’outil de procrastination ultime.
« Non, je n’ai pas réfléchi à la fin de mon premier acte, mais c’est parce que je ne sais pas ce qu’il s’est passé en 1865 dans la province Han et peut-être que cet élément-là m’amènera une RÉVÉLATION et que mon histoire en sera transformée! ». Peut-être. Mais la plus grande probabilité est que ce ne sera qu’un détail de plus qui n’apportera rien du tout.
Pourquoi ne pas plutôt faire avancer l’histoire et QUAND (si) les personnages se retrouveront dans la province de Han en 1865, faire des recherches et décider de ce qui est arrivé et qui sera le plus intéressant pour l’histoire.

Je ne doute pas que Tolkien ait travaillé pendant des années sur la Terre du Milieu, résultat, les trois tomes du Seigneur des Anneaux m’ont toujours paru totalement indigestes. Je ne doute pas que Balzac ait réfléchi dans le détail à l’histoire de ses personnages les plus secondaires, résultat, je n’ai jamais commencé un seul de ses romans avant la page 51. Je ne doute pas non plus que Lucas ait pensé chaque détail des planètes de Star Wars mais, franchement, qui est plus geek que Lucas? Steve Jobs?

Mais c’est vraiment quand Moore s’est mis à parler de l’intrigue comme d’un élément dispensable du récit que j’ai voulu arracher des pages à ce bouquin. Je comprends ce qu’il veut dire, il perçoit l’intrigue comme une suite d’éléments qui doit sans arrêt rebondir pour créer des séries de comics interminables qui vendront toujours plus. Mais l’intrigue, ce n’est pas que ça il me semble, est-ce qu’on peut imaginer une histoire sans intrigue? Cela voudrait dire sans question dramatique? sans point d’accroche pour le lecteur.

Ses réflexions sur les transitions entre les cases, le rythme de la planche de BD, les techniques d’écriture spécifique à la BD ne sont pas révolutionnaires mais à l’époque, L’Art Invisible n’était pas encore sorti.

L’Afterword, c’est le regard de Moore 15 ans plus tard sur son texte et c’est assez surprenant. On sent le cinquantenaire en pleine remise en question mais il y a des passages où l’on retrouve la passion des premières pages, avec des conseils et de nouvelles réflexions sur la responsabilité de l’auteur: ne cherchez pas la reconnaissance, fuyez le style, ce sont des choses qui vous tuent en tant qu’auteur, renouvelez-vous sans cesse, il n’y a qu’ainsi que votre vie professionnelle gardera un sens.
J’adhère à 300%.

Faut-il avoir ce livre? Ce n’est pas impératif mais pour 5€, ça peut valoir le coup d’y jeter un oeil. Mais plutôt pour ses réflexions sur le métier d’auteur que pour ses aspects techniques.

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