Ecrire un Roman ou Ecrire un Scénario, même combat

On me demande pourquoi je traite écriture de scénario et écriture de romans sans faire plus de cas de leurs différences. C’est parce que ces différences sont essentiellement cosmétiques mais le fond est semblable. La plupart des gens pensent le scénario comme un outil destiné à devenir un film mais le scénario ce n’est pas ça. Le réduire au statut d’outil revient à le mettre au même plan que le storyboard ou le découpage technique. Or le scénario n’est surtout pas un découpage technique. Pas parce que ce serait empiéter sur le terrain du réalisateur mais parce que ce n’est pas sa fonction. La fonction première du scénario n’est pas de dicter le film.

Un scénario, ça se lit

Le scénario est un texte destiné à être lu. A terme, s’il remplit bien ses missions, il deviendra un film mais cela vient plus tard et n’est pas du ressort du scénariste. Contrairement à ce que l’on peut lire ou entendre dans la bouche même des scénaristes, le rôle du scénario n’est pas de prémacher le travail du réalisateur. Il ne s’agit pas de « penser en images », pas principalement. La plupart des gens, même des auteurs confirmés, quand ils entendent qu’il faut « écrire en images » pensent qu’il faut penser comme un réalisateur alors que cela veut seulement dire qu’on ne doit écrire que des choses qui peuvent se voir. Rien de plus compliqué. Quand vous écrivez: « Julia est triste », est-ce que cela peut se voir ? Non. La tristesse se déroule à l’intérieur de Julia et peut se manifester de centaines de manières différentes qui dépendent du caractère de Julia. Vous ne pensez pas en images. Si vous écrivez « Julia pleure », c’est quelque chose qui se voit, qui nous informe sur Julia et sa manière de gérer sa tristesse.

Ecrire en images n’est pas écrire des images

Ce que veut dire « écrire en images » c’est qu’il faut « Montrer plutôt que dire », incarner et mettre en scène plutôt qu’affirmer et décréter est une étape de l’écriture de fiction, mais elle vaut autant pour le romancier que pour le scénariste. Même si le roman peut décrire des états intérieurs, il doit les montrer, pas les décrire. C’est-à-dire raconter ce que ressent le personnage. On ne dira pas: « Frank était stressé » mais « son ventre se serrait à l’idée de monter sur scène, ses mains étaient moites et le sang pulsait dans ses tempes ». C’est la même logique. La seule différence c’est que le romancier peut jouer sur plusieurs dimensions sensorielles alors que le scénariste est limité à ce qui se voit et ce qui s’entend.

Une bonne manière de reconnaître le travail d’un scénariste débutant est au contraire de voir s’il tente de se substituer au réalisateur. Cela ne marche jamais. Les descriptions sont lourdes, le récit est contrarié par des indications de jeu, des mouvements de caméra, des descriptions trop minutieuses. Comme je le dis à mes étudiants, ce n’est pas la peine de décrire chaque accessoire d’un décor, donnez le sentiment de l’ambiance générale. Est-ce un salon bourgeois? une cuisine moderne? A moins qu’un meuble ou un accessoire en particulier soit vraiment essentiel à la narration (et encore!), vous n’avez pas besoin de le décrire. Laissez les décorateurs faire leur travail, les producteurs vous en remercieront. C’est la même chose pour les personnages. Pas la peine de décrire le moindre de leur mouvement au millimètre près. Allez à l’essentiel. Votre rôle est de nous faire comprendre ce qu’il se passe dans la scène. Pas ce qu’on voit. Ce qui arrive.

Scénario et roman, pas si différents que ça

Le scénario et le roman ont le même rôle: être lus et émouvoir. La différence entre les deux c’est la taille de leur lectorat et quelques considérations cosmétiques et formelles. D’un côté je m’adresse à un producteur, un réalisateur, des comédiens, des techniciens, éventuellement quelques lecteurs du CNC. De l’autre à des individus qui veulent juste lire une bonne histoire. Et encore, si je passais par le milieu de l’édition traditionnel, mon lectorat serait plus restreint que quand j’écris un scénario: quelques lecteurs d’une maison d’édition (celui qui croit qu’on écrit pour son lecteur quand on passe par le circuit traditionnel se met le doigt dans l’oeil jusqu’à l’épaule). Mais quand vous comprenez que votre rôle en tant qu’auteur c’est d’utiliser le langage pour véhiculer des émotions, tout d’un coup vous vous ouvrez de nouveaux horizons faits d’options, de ventes de scripts et d’une plus grande satisfaction. Le problème d’un grand nombre de scénaristes et aspirants c’est qu’ils voudraient vraiment être réalisateurs, pas scénaristes. Ils voient le film comme le but, pas le scénario. Ce n’est pas mon cas. J’aime le scénario comme objet. Pour moi mon travail est accompli quand le scénario est vendu. Cela veut dire qu’il a su convaincre, qu’il a su véhiculer mon histoire et susciter chez mon lecteur suffisamment d’émotions et d’images (mentales, pas réelles) pour lui donner envie d’emporter le script vers sa prochaine étape. Oui il y a une prochaine étape mais elle ne me concerne pas. Mon travail quand j’écris un scénario est le même que quand j’écris un roman: emporter le lecteur dans son imaginaire, lui donner plaisir à lire mon histoire, assez de plaisir pour qu’il ait envie de me payer pour. Ce qu’il en fait après ne regarde que lui et ne m’intéresse pas.

Si je voulais faire des films, je serais réalisateur. Mais en tant que scénariste j’aime l’idée de laisser mon histoire entre les mains d’un autre qui va se l’approprier et la transformer en images. Que ce soit pour le cinéma, la télé ou la BD, c’est la même chose. Idem pour la musique. J’écris des chansons, le musicien en fait ce qu’il veut. Et s’il veut changer certains détails du texte pour que celui-ci colle mieux à son média, tant mieux. Je ne prétends pas être un expert dans les média des autres et je fais confiance aux gens avec qui je travaille pour faire leur travail avec autant de professionnalisme et de sérieux que je fais le mien. Encore une fois: mon travail c’est de mettre des mots sur une histoire pour qu’elle fasse vivre des émotions à celui qui la lit. Rien d’autre.

La question du formatage se pose dans les deux cas

Quant aux distinctions cosmétiques, elles ne sont que ça. Je ne vous apprendrai pas à trouver votre style ou à structure une phrase. Relisez vos grammaires, apprenez de nouveaux mots, jouez avec les styles. Ca n’a pas tant d’importance que cela. Ça en a pour vous, parce que cela vous définit en tant qu’auteur et cela sélectionne votre lectorat, mais ça n’a pas d’incidence sur le fond de ce que vous racontez ou sur votre capacité à faire passer des émotions. Il y a des styles très simples qui vous transportent dans des univers émotionnels d’une densité incroyable et de styles complexes qui échouent à le faire. Lisez Kant si vous ne me croyez pas (oui, je sais, Kant n’était pas romancier, mais Nietzsche non plus, ça ne l’empêche pas de véhiculer des émotions fortes avec sa pensée). Et oui, dans le scénario vous devez respecter un certain nombre de contraintes formelles, comme ajouter des intitulés de scènes, décaler vos dialogues d’une certaine manière, limiter votre texte à un certain nombre de pages, etc. Mais le roman n’est pas dénué de contraintes lui non plus. Les dialogues doivent se détacher du texte, les incises se font d’une certaine manière et pas d’une autre, les chapitres, les paragraphes, etc. sont autant de contraintes formelles auxquelles vous devez vous plier. Pour ceux qui pensent que le style n’a pas sa place dans un scénario, je vous invite à comparer les scénarios d’Eternel Sunshine, d’Alien et d’American Beauty ou n’importe quels scénarios écrits par des auteurs différents et à me dire ce que vous en pensez.

 Si je résume, roman et scénario n’ont qu’un but: la clarté du récit pour générer des émotions grâce à l’écriture.

Cette clarté et ces émotions s’obtiennent grâce à des outils utilisés aussi bien par le scénariste que par le romancier: structure, personnage, ironie dramatique, préparation-paiement, dialogues, sous-texte. Mais surtout: personnages et actions. N’oublions pas qu’une histoire c’est une succession d’actions posées par des personnages. Si vous écrivez autre chose que des choses faites par des gens, vous n’écrivez pas une histoire mais de la poésie ou un essai, un journal, une ambiance, autant de produits de l’écriture qui sont très valables mais qui ne sont pas ce dont je parle ici.

 

Les premiers auteurs à m’avoir rappelé qu’écrire de la fiction c’est transmettre des émotions avant d’être une technique sont Viki King, Karl Iglesias et Jane Yolen. Je vous invite à lire leurs livres pour aller plus loin.

2 Réponses to “Ecrire un Roman ou Ecrire un Scénario, même combat”

  1. Ntamack gislain joseph Says:

    Sur ce coup vous m avez bien aide,car je voulais ecrire un scenario de bd,mais j etais bloqué sur la taille et la structure

  2. Job Says:

    Merci beaucoup, excellent article.
    J’hésitais à écrire mon histoire sous forme de roman parce que je la voyais vraiment comme un film dans ma tête.
    Vous m’avez rappelé le charme et le pouvoir des mots au point que je prends encore plus de plaisir à écrire maintenant.
    « Transmettre des émotions par le langage », super 👌

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