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7 armes contre le blocage de l’auteur

28 janvier 2012

Une page qui reste blanche sous vos yeux, vous êtes bloqué. Voici quelques astuces qui vous aideront. Stop la réflexion et l’angoisse, place à l’action et à la satisfaction personnelle. 

En feuilletant les pages du blog, je me suis rendu compte que je n’avais pas publié de vrais conseils d’écriture depuis longtemps. A force de m’entendre dire de rendre le blog plus « personnel », j’en ai oublié la raison première de sa création, à savoir aider de jeunes auteurs à comprendre un peu mieux les ficelles de cet art ou, comme j’aime à l’appeler, de cet artisanat.

Depuis que j’ai lancé mon atelier d’écriture, j’ai réalisé que beaucoup d’aspirants auteurs étaient victimes de blocages. J’ai surtout réalisé que pour un bon nombre, ce blocage ne correspondait pas du tout à l’image d’Épinal qu’on peut en avoir. Les auteurs bloqués (AB dans la suite du texte) ne se mettent pas les cheveux en bataille en froissant page après page. Les AB nagent au milieu des pages de notes plutôt qu’au milieu des boulettes de papier. Ce n’est pas tant la page blanche qui les bloque que la page trop noire.

Ce n’est pas le cas pour tous. Certains AB sont vraiment incapables d’écrire le premier mot et procrastinent autant que faire se peut pour ne pas avoir à se confronter à cette terrible page blanche.

Ces deux symptômes ont des racines communes, et surtout des solutions communes, que je vous propose d’étudier ensemble aujourd’hui. Après tout, si Charlie Kaufman en a fait un film (et a reçu un oscar pour son scénario!), cela vaut bien le coup d’en faire un article.

Regardez maintenant : Adaptation
un scénario de Charlie Kaufman sur le blocage

L’angoisse de la page blanche

L’angoisse de la page blanche est la plus connue des deux manifestations du blocage de l’écrivain. Elle se traduit par de longues minutes passées à contempler l’horizon, le mur ou le plafond (selon l’emplacement de votre bureau). Ou à écrire première ligne sur première ligne selon la célèbre danse du « j’écris une phrase, je la relis, j’efface lettre par lettre ».  A moins que vous ne trouviez des tas de bonnes raisons de ne pas commencer : la faim, un coup de fil soudainement urgent, un peu plus de recherche sur votre sujet, bref la procrastination.

tiré d’Adaptation

Peu importe le symptôme, le résultat est le même : votre scénario, votre livre, n’avance pas. Vous vous arrachez les cheveux, et moins vous écrivez, plus vous êtes bloqué. C’est une spirale qui vous entraîne vers l’enfer de l’écrivain : la certitude que vous ne valez rien, que vous n’écrirez jamais rien, que vous êtes bon pour une vie de frustration et d’aigreur.
Je sais ce que c’est, j’en suis passé par là. Même si j’ai réussi à vaincre le blocage à chaque fois, à chaque fois qu’il se représente j’en viens à la même conclusion : cette fois c’est foutu.

« C’est une spirale qui vous entraîne vers l’enfer de l’écrivain : la certitude que vous n’écrirez jamais rien »

L’incapacité à terminer

L’autre forme de blocage est plus fourbe, parce qu’il n’en a pas l’apparence et il faut une certaine expérience pour le repérer. Je l’appelle « l’angoisse de la page noire ». Celle-ci se traduit par une écriture trop prolifique, par des classeurs de notes et de recherches qui s’entassent les uns après les autres, par une créativité mal canalisée et dispersée. Vous vous passionnez tellement pour l’univers et les personnages que vous développez que vous n’arrêtez pas de leur ajouter des détails. Vous vous posez tellement de questions que vous n’arrivez plus à faire de choix.

tiré de Wonder Boys

Vous êtes comme Grady (joué par Michael Douglas) dans Wonder Boys, vous n’arrivez plus à vous arrêter. Résultat, vous ne finissez jamais rien. Le blocage le plus pernicieux n’est pas celui qui vous empêche de commencer, c’est celui qui vous empêche de terminer. Après tout, vous écrivez, alors où est le problème ? Mais vous avez beau essayer de vous rassurer, vous savez que vous êtes trop dispersé. Vous n’arrivez plus à prendre de décisions narratives et un auteur qui ne décide pas est un auteur foutu. On dit souvent qu’un écrivain écrit, c’est ce qui le définit. Mais c’est faux. Ce qui définit un écrivain, c’est qu’il écrit des histoires et qu’il les finit.

Fort heureusement, je rencontre rarement ce problème mais j’ai travaillé récemment avec un co-scénariste qui est tellement plongé dans ce blocage que cela fait 4 ans qu’il n’écrit plus rien. A la place, il théorise sur les projets qu’il pourrait écrire. S’il ne se ressaisit pas bientôt, sa carrière va lui passer à côté.

« Le blocage le plus pernicieux n’est pas celui qui vous empêche de commencer, c’est celui qui vous empêche de terminer »

Ne désespérez pas, tout n’est pas perdu!

Heureusement, comme tout auteur le sait, un problème n’est qu’une solution attendant d’être trouvée. Et à force de rencontrer ces deux formes de blocage, chez moi, chez mes collègues et chez mes étudiants, j’ai décidé de mettre au point des outils pour sortir de ces spirales infernales. Certains sont des classiques qu’il est toujours bon de réviser, d’autres sont inédits. Je vous en livre sept. Certains valent pour l’un des deux blocages, d’autres pour les deux.

NB: je pars du principe que vous n’êtes pas en train de procrastiner, que vous avez coupé le net et toutes les distractions, et que vous êtes concentré sur votre projet de livre ou de scénario.

1. Prenez une douche

Oui, vous avez bien lu. Quittez votre bureau, déshabillez-vous et plongez-vous sous un jet d’eau chaude. Non seulement cela vous permettra de bouger un peu et d’éviter de mourir de rester trop longtemps assis, mais surtout, vous allez vous changer les idées. Plus vous resterez fixé sur votre blocage moins vous parviendrez à en sortir. Vous avez besoin de changer de perspective sur votre histoire alors levez-vous, marchez. La douche a ceci de magique qu’elle a tendance à libérer les idées de manière assez spectaculaire. En plus, vous en sortirez plus détendu, moins stressé, et accompagné d’une bonne odeur de savon. Rien de tel pour repartir du bon pied et débloquer cette écriture grâce aux nouvelles idées qui auront germé pendant votre escapade aquatique. Si vous êtes du genre page noire, la douche vous permettra de revenir à la source de votre récit et vous aidera à redéfinir de vos intentions.

1. Donnez-vous une limite de temps

Une source de blocage commune c’est l’idée que parce qu’on écrit, qu’on le fait de chez soi, à l’heure de son choix, on a tout le temps du monde pour écrire. Du coup vous ne vous y mettez jamais. Après tout, vous pourrez le faire ce soir. Ou cette nuit. Ou demain matin. Et la page reste blanche. Inversement, si vous vous y mettez maintenant, rien ne vous obligera à arrêter et ça peut être stressant de se dire qu’on peut écrire pendant tout notre temps libre. Un sentiment assez pernicieux de culpabilité si vous ne le faites pas peut s’installer. Alors qu’au contraire, ce n’est pas recommandé d’y passer tout votre temps. Pas plus que vous ne devez penser que vous pouvez le faire n’importe quand. Donnez-vous des horaires pour l’écriture, balisez votre temps de travail comme vous le faites pour votre job alimentaire ou pour vos activités encadrées (cours de sport, de musique, etc.) Il y a un temps pour chaque chose et l’écriture n’y déroge pas. Si vous savez que vous n’avez qu’une heure pour écrire, vous serez moins enclin à vous disperser ou à procrastiner.
Si une heure n’est pas assez court pour vous lancer, commencez par des plages de temps encore plus restreintes : commencez par 5 ou 8 minutes. Vous serez surpris de voir ce que vous pourrez accomplir en écrivant uniquement en accumulant les très courtes sessions d’écriture. Et si vous avez tendance à la dispersion, vous aurez un cadre tellement restreint que vos tendances à la sur-productivité seront étouffées dans l’oeuf.

3. Lisez un manuel d’écriture

Les (bons) manuels d’écriture sont écrits de manière à vous donner envie d’écrire. Ne vous plongez pas dans les parties les plus techniques, qui ne feront que vous torturer davantage, mais errez du côté des conseils aux jeunes auteurs, des introductions où l’auteur vous décrit la vie que vous pourrez atteindre quand vous aurez écrit votre histoire, cherchez les anecdotes, les témoignages, tout ce qui peut alimenter votre envie de devenir écrivain et d’écrire votre livre ou votre scénario. Renouez avec les raisons pour lesquelles vous êtes là, devant votre feuille ou votre écran, à galérer comme un repris de justice romain. Vous retrouverez l’espoir et la motivation et pourrez repartir de plus belle. Et si vous êtes du genre à ne pas savoir vous arrêter, un manuel vous remettra sur le droit chemin en vous rappelant comment structure votre projet, et revenir dans les clous.

Note: marche aussi avec un roman d’un auteur que vous admirez, avec ce double risque, d’une part d’imiter son style, d’autre part de ne pas réussir à poser le bouquin. N’oubliez pas que votre but, c’est d’écrire.

4. Sachez ce que vous voulez dire

Un des problèmes récurrents chez les auteurs bloqués c’est l’absence de réflexion sur le thème. Sachez que quand vous écrivez, vous portez un discours sur le monde. Or, ce discours reste souvent inconscient ou, au mieux, vague. Pourtant, c’est lui qui vous aidera à savoir quoi raconter puisque votre récit est une illustration de votre point de vue. Prenez quelques minutes pour vous demander ce que votre histoire illustre et ce que vous voulez dire à travers elle. Ensuite, réfléchissez à la meilleure manière de raconter votre histoire pour servir votre discours le mieux possible. Plus vous aurez conscience de vos intentions, plus elles seront claires, plus vous saurez où vous allez et surtout pourquoi vous y aller. La conséquence directe de cette prise de conscience c’est que vous ne douterez plus de votre histoire (donc plus de page blanche) et que vous saurez ce qu’il faut que vous montriez (donc plus de dispersion).

5. Rangez votre bureau

Pour savoir quoi écrire, il faut avoir les idées claires. Or, travailler dans le désordre a plutôt tendance à encombrer la tête de parasites. Faites du tri dans vos notes. Jetez celles qui ne vous servent plus ou qui sont trop nébuleuses. Abandonnez les projets entamés que vous ne finirez jamais, ils sollicitent une partie de votre cerveau pour rien. Rangez vos papiers, jetez vos stylos vides, rechargez ceux qui peuvent l’être, taillez vos crayons… En vous concentrant sur ces petites actions, vous programmez votre cerveau pour, lui aussi, faire le tri dans ses idées, pour affiner son discours et pour vous transmettre une image claire et ciselée de ce qu’il veut que vous racontiez. Prenez le quart d’heure ou l’heure (selon votre niveau de bazar) pour mettre de l’ordre dans vos projets créatifs. Vous serez bien plus efficace une fois que ce sera fait.

6. Découpez, structurez, préparez vos scènes

Souvent ce qui vous empêche d’avancer ou ce qui vous pousse à vous disperser c’est que vous n’avez pas assez structuré votre projet dans le détail. Vous vous retrouvez avec une montagne immense à gravir et aucun équipement pour le faire (cas de la page blanche) ou au contraire vous partez en randonnée sans carte et sans itinéraire et vous changez de route à chaque embranchement (cas de la page noire). Dans les deux cas, revenez aux bases de votre histoire et découpez-la en unités les plus petites possibles, un peu comme si vous la scrutiez avec un microscope. Votre but est de l’observer au niveau moléculaire. Subdivisez votre livre en sections, puis en chapitre, puis en scènes et à l’intérieur des scènes en mouvements. Pareil pour un scénario, ne vous contentez pas de quelques actes, définissez à l’avance chacun des beats, ces unités de rythme qui font avancer votre histoire. Ils feront 1/4 de page, 1 page maximum. Tout à coup, la montagne deviendra une succession d’étapes à rejoindre en quelques heures. La randonnée suivra un sentier balisé qui vous empêchera de vous perdre.

7. Arrêtez de réflechir et Écrivez !

Cela peut sembler évident, formulé comme ça, mais le meilleur remède contre le blocage, c’est de vous lancer dans la rédaction de votre histoire. Quand vous n’arrivez pas à commencer, le simple fait de mettre un mot sur la page, puis un autre et un autre, permet souvent au blocage de s’envoler. La source du problème est souvent que vous réfléchissez trop, que vous voulez trop que tout soit parfait dès le début, chose qui n’arrivera pas. Alors vous êtes dans une analyse paralysante. Commencez par le plus simple : une description de votre protagoniste ou du décor, mais forcez-vous à commencer.
Si vraiment vous n’y arrivez pas, changez de support. Passez au papier si vous étiez sur votre ordinateur, essayez d’écrire sur une machine à écrire. Ou alors écrivez que vous êtes bloqué, que vous ne savez pas par où commencer. Quelque soit l’astuce que vous emploierez, l’important c’est de commencer.

Laissez des commentaires pour me dire si mes conseils vous ont aidés!

Le sujet du prochain post sera déterminé par les résultats du sondage. Alors votez.

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La rentrée des scénaristes

1 septembre 2011

C’est la rentrée des scénaristes…

La rentrée, c’est la fin du grand calme estival. Les diffuseurs étaient en vacances. Les directeurs d’écriture aussi. Pourtant pour certains, travailleurs de l’ombre (les scénaristes), le travail continuait. « Il faut impérativement valider ton synopsis le 14 août! »

Sinon quoi? La prod va prendre du retard? C’est vrai que ce serait une première. Mais je valide comment moi, quand le directeur d’écriture prend vacances sur vacances? Surtout qu’on me l’a imposé comme co-auteur alors si je fais tout le travail pendant qu’il bronze, est-ce qu’il va quand même prendre 50% de mon chèque?

Le scénariste travaille l’été. C’est normal. Il faut préparer les programmes de la rentrée du PAF.

Et puis il faut manger parce que le scénariste n’a pas de congés payés. S’il est assez établi et qu’il a quelques programmes qui passent (ou repassent) il peut s’offrir un voyage sur la riviera avec ses droits de diff. Le droit de diff c’est un peu l’allocation vacances/chômage/santé du scénariste.

La rentrée sur les chapeaux de roue, c’est quand tous les interlocuteurs du scénariste rentrent de vacances et que les notes de lecture pleuvent dans sa boîte mail. Lui qui avait savamment su échelonner son travail, organiser ses journées d’écriture en jonglant entre ses 3 ou 4 projets, le voilà submergé. Tout le monde attend une nouvelle version pour la semaine prochaine!

C’est normal. La vie reprend son cours. Paris se repeuple. La vie du scénariste retrouve son rythme, bercée par le train-train des soirées à la SACD, des pots entre auteurs, et des longues nuits à taper furieusement sur son clavier, café-clope (ou haribo pour les repentis du tabac), cherchant avec désespoir à tenir les deadlines, encore et toujours. Pour cette petite seconde de gloire quand le générique dessine sur l’écran ces quelques mots:

« Scénario: [insérez votre nom] »

Tout ça pour ça?

Bon, pas seulement, mais nos ego n’y sont pas indifférents.

Dans votre quête à vous pour devenir scénariste, qu’est-ce qui vous anime? Vous êtes-vous posé la question?

Attendre

24 juillet 2008

C’est ce qui est le plus désagréable quand on débute: l’attente, et résister à la tentation de se surcharger de projets/rendez-vous/formations complémentaires… Parce que le jour où la réponse tombe, il faut être sur les starting blocks, le mental au top, la créativité prête à rebondir. Et ça, ça ne marche que si on laisse l’esprit se détendre, les idées décanter, tout en les maintenant alertes. La créativité est un muscle, avoir des idées une gymnastique, il faut un entraînement constant pour être constamment en éveil. Mais pas se surcharger pour ne pas être perclus de courbatures le jour de la compèt.

Métaphore commune que celle du sport, mais être auteur/écrivant/mercenaire de l’écriture, comme vous voulez, c’est se tenir au top de sa forme de création. Alors, le régime préconisé? Un dizaine de milliers de signes écrits chaque jour, de nouvelles idées collectées dans un cahier à partir de tout et n’importe quoi. Tiens, la fleuriste qui prend le soleil en bas de chez moi, ça pourrait être un agent dormant des services secrets ou d’une cellule terroriste, ça pourrait être une fée ou une sorcière déguisée, ou simplement une fleuriste avec ses histoires quotidiennes et sitcomesque.

Aucun athlète n’est en compétition permanente mais tous doivent se maintenir en forme pour le jour où les dites compètes tomberont. Nous c’est pareil, sauf que nos compètes, c’est une série ou un film qui part en prod et qu’on n’a pas d’entraîneur pour nous forcer à faire nos exercices. Donc, mental d’acier, mental d’acier. Et supporter le silence des directeurs d’écriture qui mettent du temps à répondre et des producteurs qui ne répondent pas à nos relances.

Mental d’acier, mental d’acier. Et pour ceux que ça intéresse, une nouvelle par semaine et une planche de BD par jour. Et lire. Et regarder des films, pour faire fonctionner la machine à idées. Et arrêter de glander sur le net.

Attendre. J’en connais un qui n’attend plus, c’est le mec qui est sorti de l’église en bas de chez moi dans sa boîte ce matin. Il y avait moins de gens venus à l’office que de croque-morts pour le porter. Spectacle étrange. Aucunes obsèques ne se ressemblent. Je pense à Simon, devenu croque-mort après avoir abandonné l’idée d’être scénariste, histoire de se faire du pognon. Un autre personnage, celui-là!

Scénarisation et professionnalisme

17 juillet 2008

Denis McGrath nous fait part d’une discussion ouverte au Canada, sur la nécessité ou non de réserver des « places » pour des auteurs freelance sur une série. Au-delà de la spécificité canadienne de cette question, il partage une réflexion sur la possibilité ou non de vivre de son écriture qui me semble avoir des échos pour nous, en France.

Grosso modo, ce qu’il dit c’est qu’il faut d’abord assurer la possibilité pour les scénaristes qui cherchent à se professionnaliser, la possibilité de vraiment vivre de leur écriture avant de se poser d’autres questions. Une profession qui offre une vraie opportunité de carrière (autrement dit, qui permette de vivre de son travail, ce qui est la base, sans se soucier de sources de revenus alternatives) permet à ses membres de transmettre leur savoir aux nouveaux arrivants et permet à leur créativité de rester au top.

Chaque séminaire où interviennent des scénaristes, chaque discussion que vous avez avec un scénariste, à part une ou deux exceptions, la précarité de ce métier vous saute aux yeux. Ce n’est pas parce que vous faites partie du staff d’une série ou que vous avez vendu un unitaire à une chaîne ce mois-ci que dans 6 mois, un an, vous toucherez encore un revenu de votre écriture. Nous courons tous après une place de choix dans un staff, être dans les bons papiers d’un producteur, prier pour que nos scénars donnent de bons films qui fassent de bons résultats pour qu’on nous rappelle la prochaine fois. On est tous là à être déchirés entre la nécessité d’écrire des choses qui ne nous plaisent pas pour vivre et de développer nos propres projets… pour vivre aussi.

Mais il y a deux acceptions à cette idée de vivre grâce à son travail et je crois que dans les métiers de passion, la deuxième est la plus importante. Bien sûr il faut payer un loyer et manger, mais à quel prix? Il y a des dizaines de métiers moins éreintants, moins éprouvants pour les nerfs que l’écriture, qui peuvent apporter le gîte et la pitance, plus quelques loisirs. On est en pleine bulle 2.0 de l’Internet, n’importe qui peut apprendre la programmation et lancer un commerce florissant, il y a des niches qui s’ouvrent, des opportunités énormes à saisir. Sinon, il y a toujours des boulots accessibles, certainement plein de qualités et qui apportent un revenu fixe pour peu de consentir le minimum requis d’efforts nécessaire à leur accomplissement.
Alors pourquoi l’écriture?
Pourquoi le vertige qui nous saisit à l’approche d’un nouveau projet? Pourquoi l’insoutenable attente quand on envoie un texte à un producteur et qu’il ne rappelle pas? Pourquoi la contrainte de travailler sur les projets des autres et la douleur de devoir réécrire sous les conseils de gens qui ont en tête d’auteurs préoccupations que la qualité de l’histoire? L’écriture est un métier difficile, épuisant, déroutant, précaire et peu rémunérateur. Alors pourquoi écrire?

Je le disais, et ça a suscité débat, je me refuse à écrire n’importe quoi. Si j’ai choisi ce métier c’est parce que j’ai besoin d’écrire pour vivre. Pas pour manger, pas pour avoir un toit. N’importe quel job peut m’apporter ça. Mais parce que créer des histoires me fait vibrer plus que n’importe quoi, parce que j’ai des histoires à raconter, parce que je me sens aller de l’avant quand je progresse dans ce métier, parce que c’est la seule activité qui me fasse défaut si je ne la pratique pas pendant plus de trois jours consécutifs. Si je n’écris pas, je déprime et à terme mes émotions meurent, je meurs.

Mais n’importe quelle écriture ne peut pas m’apporter ça et devoir accepter de pisser n’importe quelle copie juste pour manger, ce n’est pas ça que j’appelle vivre de l’écriture. Par pisser de la copie, j’entends le fait que sous la pression économique, les auteurs sont contraints à accepter n’importe quel deal, souvent plusieurs en même temps, ce qui les empêche de donner le meilleur de leur compétence dans chacune de leurs assignations. Un système qui offre aux auteurs la possibilité d’être de vrais professionnels doit permettre à ces auteurs de donner le meilleur d’eux-mêmes dans les travaux qu’il leur impose. Le salariat « à l’Américaine » (que TF1 essaye d’implémenter doucement) est peut-être une solution.
Si les auteurs ont un poste, un salaire et qu’au sein de ce poste ils peuvent se concentrer sur un type de contenu (des histoires pour tel univers de fiction), alors ne deviennent-ils pas de vrais professionnels de l’écriture et plus les mercenaires qu’ils sont actuellement, obligés de se vendre au plus offrant, de courir plusieurs lièvres à la fois et de consciemment laisser leur travail être bradé et méprisé, juste parce qu’ils doivent manger?

Un producteur m’a dit un jour une chose très intéressante, quoiqu’édifiante. En gros c’était ça: si tu veux développer tes propres contenus, ne t’adresse pas à la télé ou tu vas y aller en mendiant. La télé ne bosse qu’avec de grosses boîtes qui ont le pouvoir politique de leur imposer leurs contenus ou avec des licences qui ont déjà fait leurs preuves. Va voir du côté de l’édition traditionnelle et reviens vers les chaînes. Sinon, tu vas te faire réduire en pâtée.

La nature de la fiction (3): Truth sounds different

16 mai 2008

Je suis tombé par hasard sur un bouquin de Bradbury (site officiel) (vous savez, ce mec à qui on doit Fahrenheit 451 et les Chroniques Martiennes) où il parle de l’écriture. C’est un genre d’anthologie de petits essais écrits à différents moments de sa vie et une idée qui revient régulièrement c’est celle-ci: écrivez ce qui vous ressemble.

N’allez pas croire qu’en deux jours j’ai retourné ma veste et que je vous fasse l’apologie de l’autofiction, ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit. En réalité, ce qu’il dit c’est, en substance: soyez sincère. Autrement dit, écrivez vos peurs et vos espoirs les plus profonds. Et là se trouve peut-être une piste plus intéressante que celles que j’ai développé plus tôt. C’est une idée qui revenait souvent dans la bouche de Christian Biegalski, et qui revient souvent dans les bouquins sur l’écriture romanesque (assez peu dans les manuels de scénario, d’où l’intérêt de manger à tous les râteliers) et elle a du sens.

Dans la vie, ce qu’on attend de vous ce n’est pas que vous soyez le meilleur, ou le plus travailleur, ou toujours là, ou jamais en retard, ou que vous racontiez votre vie, ou que vous pensiez comme tout le monde, non, on vous demande juste d’être sincère. Mais comme on vit dans une société d’hypocrites, la sincérité choque souvent. Je me souviendrai toujours du jour où j’ai expliqué à mon institutrice que si je n’avais pas fait mes devoirs c’est simplement que je n’en avais pas eu envie. Le regard d’incompréhension qu’elle m’a lancé, son bafouillement quand elle m’a fait remarqué qu’on ne faisait pas ses devoirs par envie mais, justement, par devoir, me resteront gravés à jamais. Mais essayons d’imaginer un monde où Bush dirait aux Irakiens: « je m’en fous de la démocratie, je veux juste votre pétrole », ou les gens ne diraient plus « il y avait une panne dans le métro » (ce qui est souvent vrai) mais « je me suis pas réveillé », ou les intégristes ne diraient plus « j’ai foi en la Toute Puissance de mon Dieu » mais « j’ai une peur panique de l’inconnu ». Imaginons les regards qui changeraient peu à peu, l’incompréhension ou le rire ne laisseraient-ils pas place au respect mutuel ? Et le respect ferait disparaître la méfiance, tomber les barrières que les gens mettent entre eux et le monde (et les autres), et permettrait aux gens de se toucher les uns les autres.

Le fait est que nous sommes tous équipés d’un radar instinctif qui nous permet de détecter l’hypocrisie. C’est quelque chose dans les yeux, ou dans la densité de l’air, ou dans le ton, ou dans les phéromones, je ne sais même pas si quelqu’un s’est penché sur la question. Dans Almost Famous, Penny dit à William:

Isn’t it funny ? Truth just sounds different. (C’est drôle, non ? La vérité sonne différemment)

Et la vérité nous touche différemment. Comme la méfiance à l’égard de ce que l’on entend disparaît, nous nous y ouvrons et nous laissons toucher par ce qui nous parvient. D’où l’importance de « l’humain » que mentionnait Marc et avant tout l’importance de la sincérité. La fiction a ceci de particulier qu’un spectateur nous demande qu’on lui mente. Il veut qu’on lui montre des choses qui n’existent pas, des gens qui n’existent pas dans des situations qui n’existent pas (je ne m’aventurerai pas aujourd’hui sur la pente glissante de l’auteur de fiction qui lui, vit dans des mondes qui n’existent pas). Mais son radar à hypocrisie fonctionne en permanence et tout l’art de l’auteur de fiction consiste à duper ce radar. Ou plutôt, à ne pas le duper.

Nous aimons croire à de beaux mensonges, c’est ce que nous faisons depuis la nuit des temps. Les religions, les contes, le progrès, la politique, tout ça nous plaît parce que ça nous permet de croire que la vie vaut la peine d’être vécue, que la vérité est ailleurs que dans la simple affirmation « je suis né, je vais mourir ». Mais pour que ces mensonges nous atteignent sans nous laisser l’amer goût de leur nature profonde, il faut qu’ils soient énoncés avec toute la sincérité d’un coeur fervent. Il faut que le menteur croit dur comme fer à ce qu’il dit, il faut qu’il soit prêt à mourir pour son mensonge (pas forcément physiquement, la mort de l’ego est assez convaincante). Il faut que l’auteur soit touché par ce qu’il dit à travers son histoire pour que son histoire touche son auditoire. Le reste n’est que flonflons.

La nature de la fiction (2): l’inéluctabilité de l’humain

15 mai 2008

Peut-on confondre fiction et personnages ?

Marc fait remarquer que ce qui compte, ce n’est pas le côté transgressif ou spectaculaire de la fiction mais le côté humain des personnages ou de ce qu’ils vivent. J’ai envie de répondre que c’est le minimum syndical, pour un auteur, que de mettre en scène des personnages « humains », ou, comme je préfère le dire (mais j’emprunte l’expression, même si je ne sais plus à qui), vraisemblables.

Oui, mettre en scène des personnages qui ont des sentiments « humains », des aspirations, des rêves, des sentiments, des peurs que nous pouvons comprendre est primordial pour faire une bonne fiction, mais ce n’est pas suffisant. Combien de films avec des personnages « humains » sont-ils d’indigestes bouillies (allez, je ne résiste pas: L’Enfant, par exemple) et combien de films mémorables mettent-ils en scène des personnages invraisemblables (Candy, Barbarella) ?

Mais en vérité, je ne crois pas au personnage « inhumain », pour la simple raison que ce sont des humains qui racontent les histoires et qu’ils y transmettent leur propre expérience du monde et des relations humaines, avec plus ou moins de justesse, de finesse, d’adresse, mais on ne peut pas raconter d’autres histoires que des histoires humaines. N’importe quel film avec des animaux, des créatures imaginaires, ou même avec des jouets, raconte des histoires humaines. Et même si l’intention de l’auteur n’est pas d’anthropomorphiser le monde, la majorité des spectateur le feront à sa place. Parce que nous avons besoin de tout rapporter à notre propre expérience du monde pour comprendre ce à quoi nous assistons.

J’étais au jardin d’acclimatation la semaine dernière et je suis le premier à avoir traduit les comportements des animaux en termes humains (« ils se font des câlins », « ils boudent », « ils sont jaloux ») et en tendant l’oreille je me suis rendu compte que tout le monde faisait pareil. C’est normal, c’est notre seule grille de lecture de la réalité.

Même les transhumanistes admettent qu’ils sont incapables de savoir ce que sera la pensée des posthumains. Parce que nous sommes intrinsèquement limités par notre expérience du monde. J’en déduis que ce n’est pas dans « l’humanité » des situations ou des personnages qu’il faut chercher le déterminant d’une bonne fiction, c’est ailleurs. Peut-être bien, justement, dans la capacité qu’a cette fiction de remettre en question notre expérience du monde et pas en ressassant encore et encore les mêmes thèmes, les mêmes points de vue, et les mêmes idées.

Après, il y a dans la fiction une grande part de style et une grande part émotionnelle. Et peut-être que la bonne fiction est aussi celle qui arrive à manipuler le spectateur (ou le lecteur, je suis pas sectaire) de manière à lui faire vivre un chaos émotionnel pendant son déroulement. Peut-être que plus qu’humain, un bon film est émouvant, profondément touchant, encore une fois, dérangeant parce qu’il meut notre centre d’équilibre émotionnel.

Ou peut-être que c’est l’aspect artistique qu’il faut prendre en compte, la qualité de la réalisation, la bonne utilisation du média. Je suis un énorme fan de Wong Kar Wai et Mike Figgis, chez qui il ne se passe généralement pas grand chose mais qui ont, à mon sens, une aptitude géniale à utiliser l’image. On est loin des plans fixes et des travellings. Le jeu se fait sur les lumières, les couleurs, le cadrage, et tout est porteur de sens. Mais là on ne parle plus de fiction, en tous cas plus du point de vue du scénariste, on parle de réalisation et c’est autre chose (même si le film est un ensemble, je sais, pas la peine de lancer un débat là-dessus).

Ou alors c’est dans cette nécessité de ne rien laisser au hasard qu’est la qualité de la fiction. Mais non, tout auteur est censé travailler chaque détail de son texte, celui qui ne le fait pas s’expose à l’échec bien plus que celui qui travaille le détail, ou peut-être pas, je laisse la question ouverte. Le hasard est générateur de bonnes surprises que le travail peut récupérer et enrichir. Le calcul seul se prive de ces surprises. La vérité se trouve sûrement dans l’équilibre entre les deux.

Pour en revenir aux personnages, n’importe lequel d’entre nous sait qu’ils ne suffit pas d’avoir de formidables personnages pour avoir une bonne histoire. Certes les conflits naissent des personnages, les situations découlent de leurs caractérisations, mais il en découle aussi tout un tas de situations inintéressantes et c’est dans le choix de ces situations que se situe le gros du travail du scénariste. Et dans la pertinence des dialogues. Parce que les personnages parlent souvent pour ne rien dire et qu’une bonne fiction est une fiction qui sait où couper un dialogue et de quelles situations se passer.

Et je reste sur mon idée qu’une bonne fiction doit questionner le monde du spectateur. Je n’ai rien contre une bonne biographie, je suis fan du The Doors d’Oliver Stone. J’ai aimé Persépolis, au-delà du phénomène de mode. Pourquoi ? Parce que chacun à sa manière, ces films ont dérangé mon monde.

Mais, me direz-vous, certains films dérangent notre monde sans être « bons ». Pourquoi ? Parce que ça ne suffit pas, bien sûr, parce qu’il y a des phénomènes complexes à l’oeuvre dans l’appréciation d’une fiction, parce qu’il est question de nos peurs, de nos rêves, de nos limitations. Et j’ai aussi aimé des films qui n’ont rien questionné du tout (principalement des comédies). J’ai trouvé des films émotionnellement fort inintéressants, et des films qui m’ont laissé de marbre passionnants. Nous sommes des petites bêtes complexes et tout ce qu’on peut arriver à faire c’est se donner de grandes lignes de pensée. Au fond, si je pose la question: qu’est-ce que la fiction, ce n’est pas tant pour avoir une grille d’évaluation de la fiction des autres que pour diriger mon propre travail, pour me donner des objectifs. Parce qu’il est beaucoup plus simple d’arriver quelque part si l’on sait où l’on veut aller.

Et bien sûr en cours de route on s’égare, on essaye de nouvelles choses, on remet en question ce qu’on s’était donné pour acquis, et au final, qu’est-ce qu’il reste ? Une poignée de bonnes surprises et un bon paquet de mauvaises. Et toujours la même incertitude et la bonne vieille incapacité à faire que ça marche à tous les coups.

La nature de la fiction

14 mai 2008

Qu’est-ce que la fiction ?

Je pose cette question d’allure anodine parce qu’en général, quand je dis ce que j’en pense, je rencontre des regards réprobateurs et des opinions contraires.

A quoi bon raconter ce que l’on vit chaque jour ?

Je pose cette question parce qu’une certaine fiction contemporaine m’apparaît souvent comme une succession de lieux communs nombrilistes tirés de l’expérience du monde bourgeoise d’une certaine classe moyenne qui fait des films et se regarde les faire ou se regarde raconter sa vie. Comme tous les gens de ma promo du bac, j’ai bien suivi les cours sur l’onanisme  l’autobiographie et bouffé des Confessions rousseauistes jusqu’à l’écoeurement et, rejet ou simple incompatibilité de caractère, j’exècre tout ce qui touche à l’auto-fiction. Et je ratisse large.

Pour moi, n’est pas fiction ce qui rentre dans la définition: moi, ma famille, mon milieu. Ce n’est pas digne d’intérêt, ça ne questionne pas mon monde, ça ne lui apporte rien, ça ne s’évade pas, ça se contente de grouiller dans sa flaque d’eau comme une portée de têtards faméliques et malchanceux.

Pour moi est peu digne de cinéma ce qui ne joue pas avec les codes et les conventions visuelles ou ce qui relève de la réalité quotidienne (les plans fixes sur une banquette de brasserie, les plans dans des bagnoles qui respectent les limites de vitesse, les scènes de restau, les repas de famille…). Si je veux de l’ennui, j’en ai à foison en descendant dans ma rue. Si je vais au cinéma, si je mets 10 euros dans une location de fauteuil, que je me tape la queue, les gens bruyants, les Coca à 3 euros, c’est pour en prendre plein la vue, pour que ma conception du monde soit bouleversée, pour que mon baromètre émotionnel s’affole.

Pas pour des petits sourires, des yeux qui restent secs, des bâillements ou des images convenues.

Toute histoire qui n’est pas suffisamment couillue au plan visuelle devrait être une pièce de littérature, toute histoire surchargée de dialogue devrait être une pièce de théâtre, toute histoire nombriliste devrait être une vie, pas une pièce de fiction.

A mon sens, la fiction est là pour bousculer l’ordre établi et/ou faire rêver et/ou être spectaculaire. Au sein de la fiction, il existe différents médias et chacun de ces médias a des caractéristiques qui doivent être exploitées: le style et la forme du texte en littérature, le dialogue et la mise-en-scène au théâtre, l’image et le son en audiovisuel.