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Attendre

24 juillet 2008

C’est ce qui est le plus désagréable quand on débute: l’attente, et résister à la tentation de se surcharger de projets/rendez-vous/formations complémentaires… Parce que le jour où la réponse tombe, il faut être sur les starting blocks, le mental au top, la créativité prête à rebondir. Et ça, ça ne marche que si on laisse l’esprit se détendre, les idées décanter, tout en les maintenant alertes. La créativité est un muscle, avoir des idées une gymnastique, il faut un entraînement constant pour être constamment en éveil. Mais pas se surcharger pour ne pas être perclus de courbatures le jour de la compèt.

Métaphore commune que celle du sport, mais être auteur/écrivant/mercenaire de l’écriture, comme vous voulez, c’est se tenir au top de sa forme de création. Alors, le régime préconisé? Un dizaine de milliers de signes écrits chaque jour, de nouvelles idées collectées dans un cahier à partir de tout et n’importe quoi. Tiens, la fleuriste qui prend le soleil en bas de chez moi, ça pourrait être un agent dormant des services secrets ou d’une cellule terroriste, ça pourrait être une fée ou une sorcière déguisée, ou simplement une fleuriste avec ses histoires quotidiennes et sitcomesque.

Aucun athlète n’est en compétition permanente mais tous doivent se maintenir en forme pour le jour où les dites compètes tomberont. Nous c’est pareil, sauf que nos compètes, c’est une série ou un film qui part en prod et qu’on n’a pas d’entraîneur pour nous forcer à faire nos exercices. Donc, mental d’acier, mental d’acier. Et supporter le silence des directeurs d’écriture qui mettent du temps à répondre et des producteurs qui ne répondent pas à nos relances.

Mental d’acier, mental d’acier. Et pour ceux que ça intéresse, une nouvelle par semaine et une planche de BD par jour. Et lire. Et regarder des films, pour faire fonctionner la machine à idées. Et arrêter de glander sur le net.

Attendre. J’en connais un qui n’attend plus, c’est le mec qui est sorti de l’église en bas de chez moi dans sa boîte ce matin. Il y avait moins de gens venus à l’office que de croque-morts pour le porter. Spectacle étrange. Aucunes obsèques ne se ressemblent. Je pense à Simon, devenu croque-mort après avoir abandonné l’idée d’être scénariste, histoire de se faire du pognon. Un autre personnage, celui-là!

Scénarisation et professionnalisme

17 juillet 2008

Denis McGrath nous fait part d’une discussion ouverte au Canada, sur la nécessité ou non de réserver des « places » pour des auteurs freelance sur une série. Au-delà de la spécificité canadienne de cette question, il partage une réflexion sur la possibilité ou non de vivre de son écriture qui me semble avoir des échos pour nous, en France.

Grosso modo, ce qu’il dit c’est qu’il faut d’abord assurer la possibilité pour les scénaristes qui cherchent à se professionnaliser, la possibilité de vraiment vivre de leur écriture avant de se poser d’autres questions. Une profession qui offre une vraie opportunité de carrière (autrement dit, qui permette de vivre de son travail, ce qui est la base, sans se soucier de sources de revenus alternatives) permet à ses membres de transmettre leur savoir aux nouveaux arrivants et permet à leur créativité de rester au top.

Chaque séminaire où interviennent des scénaristes, chaque discussion que vous avez avec un scénariste, à part une ou deux exceptions, la précarité de ce métier vous saute aux yeux. Ce n’est pas parce que vous faites partie du staff d’une série ou que vous avez vendu un unitaire à une chaîne ce mois-ci que dans 6 mois, un an, vous toucherez encore un revenu de votre écriture. Nous courons tous après une place de choix dans un staff, être dans les bons papiers d’un producteur, prier pour que nos scénars donnent de bons films qui fassent de bons résultats pour qu’on nous rappelle la prochaine fois. On est tous là à être déchirés entre la nécessité d’écrire des choses qui ne nous plaisent pas pour vivre et de développer nos propres projets… pour vivre aussi.

Mais il y a deux acceptions à cette idée de vivre grâce à son travail et je crois que dans les métiers de passion, la deuxième est la plus importante. Bien sûr il faut payer un loyer et manger, mais à quel prix? Il y a des dizaines de métiers moins éreintants, moins éprouvants pour les nerfs que l’écriture, qui peuvent apporter le gîte et la pitance, plus quelques loisirs. On est en pleine bulle 2.0 de l’Internet, n’importe qui peut apprendre la programmation et lancer un commerce florissant, il y a des niches qui s’ouvrent, des opportunités énormes à saisir. Sinon, il y a toujours des boulots accessibles, certainement plein de qualités et qui apportent un revenu fixe pour peu de consentir le minimum requis d’efforts nécessaire à leur accomplissement.
Alors pourquoi l’écriture?
Pourquoi le vertige qui nous saisit à l’approche d’un nouveau projet? Pourquoi l’insoutenable attente quand on envoie un texte à un producteur et qu’il ne rappelle pas? Pourquoi la contrainte de travailler sur les projets des autres et la douleur de devoir réécrire sous les conseils de gens qui ont en tête d’auteurs préoccupations que la qualité de l’histoire? L’écriture est un métier difficile, épuisant, déroutant, précaire et peu rémunérateur. Alors pourquoi écrire?

Je le disais, et ça a suscité débat, je me refuse à écrire n’importe quoi. Si j’ai choisi ce métier c’est parce que j’ai besoin d’écrire pour vivre. Pas pour manger, pas pour avoir un toit. N’importe quel job peut m’apporter ça. Mais parce que créer des histoires me fait vibrer plus que n’importe quoi, parce que j’ai des histoires à raconter, parce que je me sens aller de l’avant quand je progresse dans ce métier, parce que c’est la seule activité qui me fasse défaut si je ne la pratique pas pendant plus de trois jours consécutifs. Si je n’écris pas, je déprime et à terme mes émotions meurent, je meurs.

Mais n’importe quelle écriture ne peut pas m’apporter ça et devoir accepter de pisser n’importe quelle copie juste pour manger, ce n’est pas ça que j’appelle vivre de l’écriture. Par pisser de la copie, j’entends le fait que sous la pression économique, les auteurs sont contraints à accepter n’importe quel deal, souvent plusieurs en même temps, ce qui les empêche de donner le meilleur de leur compétence dans chacune de leurs assignations. Un système qui offre aux auteurs la possibilité d’être de vrais professionnels doit permettre à ces auteurs de donner le meilleur d’eux-mêmes dans les travaux qu’il leur impose. Le salariat « à l’Américaine » (que TF1 essaye d’implémenter doucement) est peut-être une solution.
Si les auteurs ont un poste, un salaire et qu’au sein de ce poste ils peuvent se concentrer sur un type de contenu (des histoires pour tel univers de fiction), alors ne deviennent-ils pas de vrais professionnels de l’écriture et plus les mercenaires qu’ils sont actuellement, obligés de se vendre au plus offrant, de courir plusieurs lièvres à la fois et de consciemment laisser leur travail être bradé et méprisé, juste parce qu’ils doivent manger?

Un producteur m’a dit un jour une chose très intéressante, quoiqu’édifiante. En gros c’était ça: si tu veux développer tes propres contenus, ne t’adresse pas à la télé ou tu vas y aller en mendiant. La télé ne bosse qu’avec de grosses boîtes qui ont le pouvoir politique de leur imposer leurs contenus ou avec des licences qui ont déjà fait leurs preuves. Va voir du côté de l’édition traditionnelle et reviens vers les chaînes. Sinon, tu vas te faire réduire en pâtée.

La nature de la fiction (3): Truth sounds different

16 mai 2008

Je suis tombé par hasard sur un bouquin de Bradbury (site officiel) (vous savez, ce mec à qui on doit Fahrenheit 451 et les Chroniques Martiennes) où il parle de l’écriture. C’est un genre d’anthologie de petits essais écrits à différents moments de sa vie et une idée qui revient régulièrement c’est celle-ci: écrivez ce qui vous ressemble.

N’allez pas croire qu’en deux jours j’ai retourné ma veste et que je vous fasse l’apologie de l’autofiction, ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit. En réalité, ce qu’il dit c’est, en substance: soyez sincère. Autrement dit, écrivez vos peurs et vos espoirs les plus profonds. Et là se trouve peut-être une piste plus intéressante que celles que j’ai développé plus tôt. C’est une idée qui revenait souvent dans la bouche de Christian Biegalski, et qui revient souvent dans les bouquins sur l’écriture romanesque (assez peu dans les manuels de scénario, d’où l’intérêt de manger à tous les râteliers) et elle a du sens.

Dans la vie, ce qu’on attend de vous ce n’est pas que vous soyez le meilleur, ou le plus travailleur, ou toujours là, ou jamais en retard, ou que vous racontiez votre vie, ou que vous pensiez comme tout le monde, non, on vous demande juste d’être sincère. Mais comme on vit dans une société d’hypocrites, la sincérité choque souvent. Je me souviendrai toujours du jour où j’ai expliqué à mon institutrice que si je n’avais pas fait mes devoirs c’est simplement que je n’en avais pas eu envie. Le regard d’incompréhension qu’elle m’a lancé, son bafouillement quand elle m’a fait remarqué qu’on ne faisait pas ses devoirs par envie mais, justement, par devoir, me resteront gravés à jamais. Mais essayons d’imaginer un monde où Bush dirait aux Irakiens: « je m’en fous de la démocratie, je veux juste votre pétrole », ou les gens ne diraient plus « il y avait une panne dans le métro » (ce qui est souvent vrai) mais « je me suis pas réveillé », ou les intégristes ne diraient plus « j’ai foi en la Toute Puissance de mon Dieu » mais « j’ai une peur panique de l’inconnu ». Imaginons les regards qui changeraient peu à peu, l’incompréhension ou le rire ne laisseraient-ils pas place au respect mutuel ? Et le respect ferait disparaître la méfiance, tomber les barrières que les gens mettent entre eux et le monde (et les autres), et permettrait aux gens de se toucher les uns les autres.

Le fait est que nous sommes tous équipés d’un radar instinctif qui nous permet de détecter l’hypocrisie. C’est quelque chose dans les yeux, ou dans la densité de l’air, ou dans le ton, ou dans les phéromones, je ne sais même pas si quelqu’un s’est penché sur la question. Dans Almost Famous, Penny dit à William:

Isn’t it funny ? Truth just sounds different. (C’est drôle, non ? La vérité sonne différemment)

Et la vérité nous touche différemment. Comme la méfiance à l’égard de ce que l’on entend disparaît, nous nous y ouvrons et nous laissons toucher par ce qui nous parvient. D’où l’importance de « l’humain » que mentionnait Marc et avant tout l’importance de la sincérité. La fiction a ceci de particulier qu’un spectateur nous demande qu’on lui mente. Il veut qu’on lui montre des choses qui n’existent pas, des gens qui n’existent pas dans des situations qui n’existent pas (je ne m’aventurerai pas aujourd’hui sur la pente glissante de l’auteur de fiction qui lui, vit dans des mondes qui n’existent pas). Mais son radar à hypocrisie fonctionne en permanence et tout l’art de l’auteur de fiction consiste à duper ce radar. Ou plutôt, à ne pas le duper.

Nous aimons croire à de beaux mensonges, c’est ce que nous faisons depuis la nuit des temps. Les religions, les contes, le progrès, la politique, tout ça nous plaît parce que ça nous permet de croire que la vie vaut la peine d’être vécue, que la vérité est ailleurs que dans la simple affirmation « je suis né, je vais mourir ». Mais pour que ces mensonges nous atteignent sans nous laisser l’amer goût de leur nature profonde, il faut qu’ils soient énoncés avec toute la sincérité d’un coeur fervent. Il faut que le menteur croit dur comme fer à ce qu’il dit, il faut qu’il soit prêt à mourir pour son mensonge (pas forcément physiquement, la mort de l’ego est assez convaincante). Il faut que l’auteur soit touché par ce qu’il dit à travers son histoire pour que son histoire touche son auditoire. Le reste n’est que flonflons.

La nature de la fiction (2): l’inéluctabilité de l’humain

15 mai 2008

Peut-on confondre fiction et personnages ?

Marc fait remarquer que ce qui compte, ce n’est pas le côté transgressif ou spectaculaire de la fiction mais le côté humain des personnages ou de ce qu’ils vivent. J’ai envie de répondre que c’est le minimum syndical, pour un auteur, que de mettre en scène des personnages « humains », ou, comme je préfère le dire (mais j’emprunte l’expression, même si je ne sais plus à qui), vraisemblables.

Oui, mettre en scène des personnages qui ont des sentiments « humains », des aspirations, des rêves, des sentiments, des peurs que nous pouvons comprendre est primordial pour faire une bonne fiction, mais ce n’est pas suffisant. Combien de films avec des personnages « humains » sont-ils d’indigestes bouillies (allez, je ne résiste pas: L’Enfant, par exemple) et combien de films mémorables mettent-ils en scène des personnages invraisemblables (Candy, Barbarella) ?

Mais en vérité, je ne crois pas au personnage « inhumain », pour la simple raison que ce sont des humains qui racontent les histoires et qu’ils y transmettent leur propre expérience du monde et des relations humaines, avec plus ou moins de justesse, de finesse, d’adresse, mais on ne peut pas raconter d’autres histoires que des histoires humaines. N’importe quel film avec des animaux, des créatures imaginaires, ou même avec des jouets, raconte des histoires humaines. Et même si l’intention de l’auteur n’est pas d’anthropomorphiser le monde, la majorité des spectateur le feront à sa place. Parce que nous avons besoin de tout rapporter à notre propre expérience du monde pour comprendre ce à quoi nous assistons.

J’étais au jardin d’acclimatation la semaine dernière et je suis le premier à avoir traduit les comportements des animaux en termes humains (« ils se font des câlins », « ils boudent », « ils sont jaloux ») et en tendant l’oreille je me suis rendu compte que tout le monde faisait pareil. C’est normal, c’est notre seule grille de lecture de la réalité.

Même les transhumanistes admettent qu’ils sont incapables de savoir ce que sera la pensée des posthumains. Parce que nous sommes intrinsèquement limités par notre expérience du monde. J’en déduis que ce n’est pas dans « l’humanité » des situations ou des personnages qu’il faut chercher le déterminant d’une bonne fiction, c’est ailleurs. Peut-être bien, justement, dans la capacité qu’a cette fiction de remettre en question notre expérience du monde et pas en ressassant encore et encore les mêmes thèmes, les mêmes points de vue, et les mêmes idées.

Après, il y a dans la fiction une grande part de style et une grande part émotionnelle. Et peut-être que la bonne fiction est aussi celle qui arrive à manipuler le spectateur (ou le lecteur, je suis pas sectaire) de manière à lui faire vivre un chaos émotionnel pendant son déroulement. Peut-être que plus qu’humain, un bon film est émouvant, profondément touchant, encore une fois, dérangeant parce qu’il meut notre centre d’équilibre émotionnel.

Ou peut-être que c’est l’aspect artistique qu’il faut prendre en compte, la qualité de la réalisation, la bonne utilisation du média. Je suis un énorme fan de Wong Kar Wai et Mike Figgis, chez qui il ne se passe généralement pas grand chose mais qui ont, à mon sens, une aptitude géniale à utiliser l’image. On est loin des plans fixes et des travellings. Le jeu se fait sur les lumières, les couleurs, le cadrage, et tout est porteur de sens. Mais là on ne parle plus de fiction, en tous cas plus du point de vue du scénariste, on parle de réalisation et c’est autre chose (même si le film est un ensemble, je sais, pas la peine de lancer un débat là-dessus).

Ou alors c’est dans cette nécessité de ne rien laisser au hasard qu’est la qualité de la fiction. Mais non, tout auteur est censé travailler chaque détail de son texte, celui qui ne le fait pas s’expose à l’échec bien plus que celui qui travaille le détail, ou peut-être pas, je laisse la question ouverte. Le hasard est générateur de bonnes surprises que le travail peut récupérer et enrichir. Le calcul seul se prive de ces surprises. La vérité se trouve sûrement dans l’équilibre entre les deux.

Pour en revenir aux personnages, n’importe lequel d’entre nous sait qu’ils ne suffit pas d’avoir de formidables personnages pour avoir une bonne histoire. Certes les conflits naissent des personnages, les situations découlent de leurs caractérisations, mais il en découle aussi tout un tas de situations inintéressantes et c’est dans le choix de ces situations que se situe le gros du travail du scénariste. Et dans la pertinence des dialogues. Parce que les personnages parlent souvent pour ne rien dire et qu’une bonne fiction est une fiction qui sait où couper un dialogue et de quelles situations se passer.

Et je reste sur mon idée qu’une bonne fiction doit questionner le monde du spectateur. Je n’ai rien contre une bonne biographie, je suis fan du The Doors d’Oliver Stone. J’ai aimé Persépolis, au-delà du phénomène de mode. Pourquoi ? Parce que chacun à sa manière, ces films ont dérangé mon monde.

Mais, me direz-vous, certains films dérangent notre monde sans être « bons ». Pourquoi ? Parce que ça ne suffit pas, bien sûr, parce qu’il y a des phénomènes complexes à l’oeuvre dans l’appréciation d’une fiction, parce qu’il est question de nos peurs, de nos rêves, de nos limitations. Et j’ai aussi aimé des films qui n’ont rien questionné du tout (principalement des comédies). J’ai trouvé des films émotionnellement fort inintéressants, et des films qui m’ont laissé de marbre passionnants. Nous sommes des petites bêtes complexes et tout ce qu’on peut arriver à faire c’est se donner de grandes lignes de pensée. Au fond, si je pose la question: qu’est-ce que la fiction, ce n’est pas tant pour avoir une grille d’évaluation de la fiction des autres que pour diriger mon propre travail, pour me donner des objectifs. Parce qu’il est beaucoup plus simple d’arriver quelque part si l’on sait où l’on veut aller.

Et bien sûr en cours de route on s’égare, on essaye de nouvelles choses, on remet en question ce qu’on s’était donné pour acquis, et au final, qu’est-ce qu’il reste ? Une poignée de bonnes surprises et un bon paquet de mauvaises. Et toujours la même incertitude et la bonne vieille incapacité à faire que ça marche à tous les coups.

La nature de la fiction

14 mai 2008

Qu’est-ce que la fiction ?

Je pose cette question d’allure anodine parce qu’en général, quand je dis ce que j’en pense, je rencontre des regards réprobateurs et des opinions contraires.

A quoi bon raconter ce que l’on vit chaque jour ?

Je pose cette question parce qu’une certaine fiction contemporaine m’apparaît souvent comme une succession de lieux communs nombrilistes tirés de l’expérience du monde bourgeoise d’une certaine classe moyenne qui fait des films et se regarde les faire ou se regarde raconter sa vie. Comme tous les gens de ma promo du bac, j’ai bien suivi les cours sur l’onanisme  l’autobiographie et bouffé des Confessions rousseauistes jusqu’à l’écoeurement et, rejet ou simple incompatibilité de caractère, j’exècre tout ce qui touche à l’auto-fiction. Et je ratisse large.

Pour moi, n’est pas fiction ce qui rentre dans la définition: moi, ma famille, mon milieu. Ce n’est pas digne d’intérêt, ça ne questionne pas mon monde, ça ne lui apporte rien, ça ne s’évade pas, ça se contente de grouiller dans sa flaque d’eau comme une portée de têtards faméliques et malchanceux.

Pour moi est peu digne de cinéma ce qui ne joue pas avec les codes et les conventions visuelles ou ce qui relève de la réalité quotidienne (les plans fixes sur une banquette de brasserie, les plans dans des bagnoles qui respectent les limites de vitesse, les scènes de restau, les repas de famille…). Si je veux de l’ennui, j’en ai à foison en descendant dans ma rue. Si je vais au cinéma, si je mets 10 euros dans une location de fauteuil, que je me tape la queue, les gens bruyants, les Coca à 3 euros, c’est pour en prendre plein la vue, pour que ma conception du monde soit bouleversée, pour que mon baromètre émotionnel s’affole.

Pas pour des petits sourires, des yeux qui restent secs, des bâillements ou des images convenues.

Toute histoire qui n’est pas suffisamment couillue au plan visuelle devrait être une pièce de littérature, toute histoire surchargée de dialogue devrait être une pièce de théâtre, toute histoire nombriliste devrait être une vie, pas une pièce de fiction.

A mon sens, la fiction est là pour bousculer l’ordre établi et/ou faire rêver et/ou être spectaculaire. Au sein de la fiction, il existe différents médias et chacun de ces médias a des caractéristiques qui doivent être exploitées: le style et la forme du texte en littérature, le dialogue et la mise-en-scène au théâtre, l’image et le son en audiovisuel.

L’importance de faire des choix

13 mai 2008

Encore une manière détournée de parler du thème et du point de vue. A force de bloquer sur des idées de récits, je me rends compte de l’importance de savoir de quoi l’on veut parler avant de se lancer dans l’écriture. Ca fait gagner un temps de fou de se poser cette simple question: que dit mon histoire?

C’est de la rencontre entre ce qu’elle raconte et ce qu’elle dit que naît l’histoire. On sait qui sera le personnage, on a une idée de départ, mais on peut aller n’importe où n’importe comment et se perdre dans les méandres qui poussent les 3/4 des histoires à n’être jamais terminées tant que l’on ignore ce que l’on veut dire.

Dire ici, c’est tenir un discours sur le monde, j’en ai déjà parlé, je n’y reviens pas. On peut terminer des histoires sans savoir de quoi elles parlent mais quand on bloque, chercher leur sens peut aider à avancer. Je pense toujours avec une grande affection aux dernières répliques des épisodes de South Park: « You know, I’ve learned something today » qui ne font rien d’autre que reproduire le schéma fabuleux de La Fontaine et sa moralité.

Entraînez-vous à avoir des idées tranchées sur le monde, ça vous aidera à écrire de la fiction.

(Et se limiter à quelques minutes par post synthétise les idées à mort!)

Le Thème

30 octobre 2007

Ahh, le thème, source d’intarissables délires pseudo-intellectualisants. Le thème, excuse récurrente pour ne pas entrer dans le vif du sujet et pourtant élément indispensable dans la réflexion sur l’histoire.
Le thème ce n’est pas ce que l’histoire raconte (cf. Le Sujet), c’est ce dont l’histoire parle. Je sais, la différence semble rhétorique mais elle ne l’est pas. Je raconte l’histoire d’un justicier solitaire qui traque une bande de bandits sanguinaires, c’est mon sujet. Mais l’histoire parle d’un rebelle qui cherche à s’intégrer à la société. C’est mon thème.
Un moyen simple de les reconnaître c’est, quand vous pitchez votre histoire à vos amis, à votre co-auteur, à votre miroir, voire à votre bouilloire, si on vous demande: « mais comment tu nous racontes ça? » (le plus souvent, on vous regardera avec des yeux de merlan frit en hochant la tête, on vous dira « ouioui, c’est très bien » histoire de ne pas vous froisser mais ne vous y trompez pas, ce que votre bouilloire cherche à vous dire, c’est que l’eau est chaude).

Si je vous dis « C’est l’histoire d’un cowboy, il parcourt l’Ouest Sauvage pour débusquer la bande de bandits sanguinaires dont la tête est mise à prix », vous avez des images précises en tête. Vous avez les grandes plaines, le cheval, les colts, le climax où le héros affronte les hors-la-loi, la jolie pépé un peu naïve qu’il abandonnera à la fin, peut-être un sidekick ; et même si ce n’est pas exactement comme ça que je vois le film, vous avez une idée claire de l’histoire que je veux raconter. Celle d’un mec qui en pourchasse d’autres.
Si je vous dis: « C’est l’histoire d’un rebelle qui cherche à s’intégrer à la société », vous séchez. Ou plutôt, vous avez tellement d’images en tête que vous saturez et vous ne savez surtout pas sur lesquelles vous arrêter. En fait, vous n’avez aucune idée de ce que je vais raconter, vous avez juste la notion abstraite que je veux traiter (la rébellion, ou plus précisément, la révolte sociale).

C’est toute la différence entre le sujet et le thème et il est important de savoir identifier ces deux pans de votre travail quand vous vous lancez dans la conception d’une histoire. Si vous n’avez que le thème, vous allez très vite bloquer, peut-être avant même de commencer la rédaction. Vous n’avez rien à raconter, vous avez juste quelque chose à dire ou à montrer.
A l’inverse, si vous n’avez pas de thème (exemple: vous voulez raconter une énième ressucée de Die Hard), votre film sera peut-être parfait d’un point de vue technique mais absolument inepte et rejoindra ses pairs dans la longue liste des films dont le monde aurait pu se passer.
Il arrive souvent, paradoxalement, que l’on commence par une idée de thème plutôt que par un sujet mais ce thème est rarement clair dans l’esprit de l’auteur. Il est intéressant de synthétiser au maximum, de faire tenir le thème en une phrase qui clarifie ce que l’on veut montrer. C’est « l’histoire d’un rebelle qui rêve de s’intégrer à la société et tente de le faire en adoptant ses codes de justice ». Dans votre tête ça aura donné quelque chose comme:

  • Je veux parler de la rébellion
  • La rébellion c’est par rapport à une société établie, avec ses codes culturels, sa notion de bien et de mal, ses idées sur la justice… je pourrais parler de justice, peut-être que mon rebelle est en désaccord avec une certaine idée de la justice?
  • Et comment il se sent par rapport à la société? Pourquoi est-il en rébellion? Peut-être qu’il n’y trouve pas sa place… et qu’il en souffre!
  • Il cherche peut-être à s’intégrer à la société, il veut être reconnu alors il adopte certains des codes de cette société mais sans arriver à y entrer tout de suite, pourquoi pas les codes de la justice, justement?

C’est un condensé de ce à quoi peut ressembler une séance de brainstorm, de clarification du thème. Une fois que vous avez déterminé ce que vous voulez montrer (un mec qui cherche à s’intégrer), vous pouvez réfléchir à comment le montrer. Qui sera votre rebelle et quelle sera la société? Sans doute qu’en réfléchissant, ou même avant, vous aviez des images et des idées, des envies d’univers, de personnages. C’est le moment de voir s’ils peuvent incarner votre thème. S’ils ne peuvent pas, trouvez en d’autres, ou modifiez-les. L’important c’est que quand vous avez un thème, il devient plus facile de choisir l’histoire que vous voulez raconter.

Encore une fois, l’écriture n’est pas un processus linéaire. Vous aurez peut-être écrit un premier jet avant de vous pencher sur la question du thème, vous aurez peut-être écrit des dizaines de pages sur les différents personnages que vous voulez traiter. Dans cette matière première, vous allez creuser, miner pour extraire le noyau thématique de votre histoire.
L’important c’est que vous parveniez à cerner UNE idée, une notion principale que vous voulez aborder. Vous risquez moins de vous égarer en cours de route. Je sais qu’il est dur de choisir mais dites-vous bien que vous ne raconterez pas qu’une histoire dans votre vie alors, tous ces thèmes secondaires, mettez-les de côté pour plus tard, pour d’autres textes où vous les exploiterez une fois qu’ils auront eu le temps de mûrir.

La règle stricte à laquelle vous devez vous tenir c’est celle d’un thème par histoire. De toutes manières, vous vous emporterez et vous dépasserez cette limite, alors autant limiter les dégâts.

La prochaine fois: Bien choisir son personnage